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dimanche 21 juin 2026

Thomas Bernhard mis en scène par Jean-François Sivadier


Jean-François Sivadier
, qui avait mis en scène peu avent le Covid, « Un ennemi du peuple » d’Ibsen, et plus récemment « Portrait de famille : les Atrides », présente au Rond-Point, un texte écrit en 1980 de Thomas Bernhard, écrivain autrichien, peu aimé en son temps dans son pays par une certaine bourgeoisie, comme le furent Peter Handke ou Elfriede Jelinek.

Le texte traduit a porté le nom de « Maître » en 1994, jusqu’à la version théâtrale où Sivadier, reprend en français, le titre d’origine « Tout est calme dans les hauteurs ».

Un couple réside dans une luxueuse maison dans les alpages, que la mairie leur a donnée, résidence occupée avant la guerre par une famille juive émigrée aux USA. Le couple affiche son antisémitisme brut, stupide : « Les Juifs sont largement coupables, mais on n’aurait pas dû leur faire ça ! ».   Sauf qu’à mon avis, le texte de Bernhard pourrait poser problème, dans la mesure où cette famille juive, propriétaire de cette résidence, possédant de nombreuses peintures (les tableaux sont en fond de scène par terre), appartenait à cette même bourgeoisie. Figure antisémite du juif richissime ? Les anciens propriétaires valaient-ils mieux que les nouveaux ? Voilà, c’est dit et écrit.

Revenons aux nouveaux propriétaires des lieux. Lui est romancier, adulé de tout le pays et au-delà, il vient de terminer une « tétralogie », travail de vingt années, dont nous aurons au final, quelques pages, d’une débilité extrême. Elle, autrefois pianiste, ne vit que par et pour son mari, dans un couple fusionnel. Que valent ces gens, qui rappellent ceux d’aujourd’hui avec le slogan « on est chez nous » ? Survient une, puis un second journaliste pour interviewer l’écrivain.

Humour à bonne dose permis par le texte, quelques pas de danse, musique, chanson, l’habitude chez Sivadier. Mise en scène sobre rehaussée par une impeccable direction d’acteurs où dominent Nicolas Bouchaud (1), impérial, celui qui n’a jamais tort dans ces familles, accompagné de Norah Krief, l’épouse et Juliette Bialek, la première journaliste qui ne semble pas être indisposée par la stupidité, l’arrogance de ses hôtes, encore moins par les idées d’extrême-droite véhiculées dans ce milieu auquel elle doit appartenir, ainsi que Frédéric Noaille.

Même s’il est permis de penser que ce roman de Thomas Bernhard n’est pas son meilleur, on pense par exemple à ceux mis en scène par Séverine Chavrier, « Déjeuner chez Wittgenstein » et « la Plâtrière », il a réjoui le public du Rond-Point, lequel a réservé aux artistes, de chaleureux applaudissements.

(1)   Durant et après le Covid, Nicolas Bouchaud a interprété, seul en scène, le personnage de « Maîtres anciens » de Thomas Bernhard. Quel acteur !

dimanche 14 juin 2026

La Révolution de 1789, version Lazare, à la Colline

Denis Lavant à gauche et Ava Baya en rouge

Le Théâtre National de la Colline programmait en cette fin de saison, une création du dramaturge et metteur en scène, Lazare, consacrée à des figures historiques, « souvent figées, simplifiées, héroïsées ou disqualifiées », nous dit-il. Un triptyque est annoncé, « l’Avenir des Reflets » en est le premier volet.

Lazare nous plonge dans ce premier volet, au sein de la révolution Française, du moins les premières années, mais avec quelques divagations et disgressions de son imagination. Avec un peu plus de 80 personnages (difficile de tous les identifier), Lazare place néanmoins au centre de sa création, un homme et une femme bien connues, enfin pour celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de France, ce qui devait être le cas de l’ensemble du public, Jean-Paul Marat, journaliste à « l’Ami du peuple », ce qui permettra quelques disgressions concernant un milliardaire d’aujourd’hui, et Olympe de Gouges, là aussi les discours féministes auront droit de cité, et pas qu’un peu s’il vous plaît.

Il y aura à boire et à manger, comme on dit. Au chapitre satisfaction, une direction d’acteurs impeccable, mise en scène, décors, musiques (violoncelle, piano, basse et batterie) et chants (car on y chante) sont à l’avenant. Une formidable équipe de huit artistes sur le plateau, paritaire soulignons-le, avec en tête de gondole, Denis Lavant évidemment dans le rôle de Marat, mais pas que, virevoltant, éblouissant, dans un registre qu’il affectionne. Côté féminin, il faut citer une jeune comédienne, chanteuse (voix d’or), danseuse, elle-aussi éblouissante sur la scène : Ava Baya dans le rôle d’Olympe.

Cependant, on me permettra deux ou trois objections : d’une part, les trois heures dix recèlent indiscutablement des longueurs, passages où l’intérêt du spectateur s’estompe. Plusieurs coupes s’avèreraient, semble-t-il, nécessaires pour insuffler un peu plus de vivacité, même si l’ensemble n’en manque pas.

Le plus problématique, mais je conçois que les avis peuvent diverger à ce sujet : le côté satirique, voire clownesque de l’ensemble, avec ses remarques d’une bonne lourdeur, est-il le bienvenu ici ? Je pense par exemple à la fuite du roi à Varennes, son interception et surtout le cheval traînant le carrosse. Cela peut faire sourire, voire rire, mais empêche toute profondeur d’analyse. Mais s’il s’agit du style « lazaréen », alors…

Les réserves formulées, les « reflets » de l’époque révolutionnaire vus par Lazare sur la période actuelle, apparaissent d’une cruelle réalité : sur quoi débouchera la crise sociale, politique, économique, sous tous ses aspects, les reflets révolutionnaires de la fin du 18ème siècle peuvent-ils prédire notre avenir ? Réponse dans un siècle…

lundi 25 mai 2026

Bergman et la vie conjugale, revisité par Markus Öhrn à l'Odéon

Photo Simon Gosselin

L’Odéon avait proposé au metteur en scène norvégien Markus Öhrn, de présenter une création au théâtre dit de « l’Europe ». Il fait partie de ces artistes à dimension européenne, dont les créations peuvent se voir dans les grands festivals et les principaux théâtres, à savoir de l’Europe de l’ouest. Passé par Avignon en 2012, Il travaille très souvent avec les masques, les vidéos, les performances, les créations sonores.

Il a choisi d’adapter « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman, en ne reprenant que quatre scènes du film culte du cinéaste, norvégien comme Markus Öhrn, même si ce dernier affirme s’être inspiré de la série télévisée et des notes manuscrites de Bargman. 2 heures 40 plus tard (dont un entracte de 20 min), on ressort de l’Odéon en état de choc théâtral, tant le spectateur est totalement émerveillé et projeté dans un univers inconnu par la découverte d’un théâtre hors du commun.

La première scène est celle du film, à savoir l’interview du couple, Marianne et Jean, par une journaliste, on dirait aujourd’hui de la presse people. Interview sans grand intérêt, si ce n’est qu’elle finit par déraper comme d’ailleurs les trois suivantes.

La seconde est celle du lit, où Marianne et Jean lisent un roman avant de s’endormir. Ici, le dérapage est monumental, puisque Marianne accouche de deux bébés (ou avorte de deux fœtus) sans que Jean ne réagisse. La suite, avec cordon ombilical et placenta, est une parfaite jubilation.

La troisième, la plus courte, situe l’affaire dans la résidence secondaire du couple, quand Jean vient annoncer à Marianne, qu’il quitte le foyer pour aller vivre avec une femme aimée. La scène rappelle « la Grande Bouffe » de Marco Ferreri, film sorti, est-ce un hasard, en 1973, la même année que celui de Bergman. Entracte.

La quatrième et dernière scène dépasse l’entendement, plongeant dans la démence les deux protagonistes. Il s’agit de celle où les documents du divorce devraient être signés par les deux ex-conjoints, sauf que Jean s’y refuse. On n’en dira pas plus, car on ne peut pas.

En fait, Markus Öhrn n’a vraiment repris que le tout début de chaque scène du film, pour mieux s’en abstraire par la suite, en divaguant vers les contrées inconnues. Masques sur le visage des deux interprètes, l’exceptionnelle Hélène Morelli, et son comparse Mathieu Perotto, voix déformées, bande son quelque peu assourdissante, et utilisation de la vidéo sur la totalité de la troisième scène, tout concourt à créer des sortes de marionnettes dans un grand guignol hallucinant. Volonté du metteur en scène d’utiliser le film de Bergman afin de moquer la société bourgeoise contemporaine, sans doute aussi de conspuer ses valeurs fondées sur le mariage.

Quelques fauteuils vides après l’entracte, sans doute venant de spectateurs peu enclins à sortir du théâtre bourgeois, mais ovation au final.

jeudi 5 mars 2026

PISTES de Penda Diouf : « Spectacle dédié à tous les génocides passés et actuels »

Nan Yadji Ka-Gara lors des saluts

Le CDN d’Orléans avait eu la bonne idée, en partenariat avec le théâtre de la Tête Noire de Saran, de programmer « Pistes », texte de l’autrice franco-sénégalaise (née à Dijon) Penda Diouf, dans lequel elle relie son enfance en France à son voyage en Namibie sur les traces, à la fois de l’ancien sprinter Frankie Fredericks, et du premier génocide du XXème siècle perpétué par la Prusse, répétition en quelque sorte avant la Shoah une trentaine d’années plus tard.

Sept pistes, sept couloirs d’athlétisme, qui s’envolent vers les cintres, tels des oiseaux, qui disparaîtront au mitan, pour laisser place au désert de Namib, couleur orangée, une branche d’arbre desséchée prenant place au centre du plateau.

Le chant du grain de sable ouvre et ferme le texte, dit et magnifiquement interprété par l’actrice, chanteuse, danseuse, Nan Yadji Ka-Gara. Penda Douf parle du racisme qu’elle a découvert à l’école maternelle, où à l’âge de cinq ans, lors d’une fête scolaire, elle est mise à l’écart de l’atelier maquillage. Jusqu’à l’épreuve de français au Bac, on ne raconte pas, c’est affreux.

Plus tard, afin de rompre avec une dépression, elle s’envole vers la Namibie, pays dit-elle que l’athlète Frankie Fredericks lui avait fait découvrir lorsqu’elle regardait à la télévision, le drapeau namibien brandi par le sprinter. Et de parler de son périple, seule dans le désert. Le génocide est là, sous ses pieds, les têtes d’où ne subsistent que les crânes trônant comme des trophées de chasse dans les musées allemands encore au 21ème siècle. Jusqu’à quand ?

 Au final, l’actrice dispose sur la scène, ces crânes, semblant interpeller le public afin de lui rappeler les massacres perpétrés par les colons européens en Afrique, s’agenouillant devant chacun l’espace d’une seconde, l’âme du défunt présente dans un souffle de vent du désert namibien.

Nan Yadji Ka-Gara en short blanc, chemisier rouge, captive son auditoire, composé de beaucoup de jeunes, lycéens ou étudiants, quelques pas de danse, quelques chants, et beaucoup de présence scénique dans un texte de Penda Diouf d’une grande beauté littéraire, lauréat ou finaliste de plusieurs concours. « Spectacle dédié à tous les génocides passés et actuels » est projeté sur le mur du fond. Chacun comprend !

lundi 23 février 2026

« Œdipe-roi », version « affaire familiale » à Berthier-Odéon.

Eddy D'aranjo à gauche

On connaît l’histoire racontée par Sophocle : en dépit des prédictions du devin, Œdipe tue son père et couche avec sa mère, d’où naîtra Antigone. C’est en s’appuyant sur cette légende mythologique qu’Eddy D’aranjo nous parle de l’inceste commis dans sa famille : crime souvent enfoui dans le tréfonds des secrets familiaux, quand ce n’est pas la justice qui ferme les yeux et condamne la mère qui aurait dénoncé le père, renvoyant les enfants violés vivre avec leur violeur (voir « Affaires familiales » d’Emilie Rousset).

D’entrée, dans un long prologue bien qu’on ne sache pas trop quand il s’arrête, Eddy nous dit que son père a violé sa grande sœur. Pas lui, du moins il ne le pense pas. Sa mère a porté plainte, a quitté le domicile familial. Le père ayant avoué, il fut condamné et emprisonné. Il meurt avant 40 ans d’un cancer. On ne vit d’ailleurs pas très vieux dans la famille paternelle.

Dans une première partie avant entracte, Eddy D’aranjo parle de l’inceste, ce crime plus fréquent qu’on ne croit, évoque des statistiques effrayantes, provoque même le public en indiquant que statistiquement devraient se trouver dans la salle plusieurs auteurs d’inceste. Cela d’une voix douce, monocorde, dont il s’excuse (on peut penser que le timbre de sa voix est voulu). Usant de la vidéo sur écran géant, des artistes de sa petite équipe, dans des plaidoyers quelquefois difficilement compréhensibles, évoquent ce crime à travers le théâtre, l’art, les images sont émotionnellement très fortes, les visages sur écran reflétant ce que les enfants peuvent éprouver.

Dans une seconde partie, Eddy D’aranjo se demande si l’inceste commis par son père pouvait être expliqué par l’histoire familiale. Suit alors une enquête remontant aux grands-parents d’Eddy, ou plutôt de sa grand-mère paternelle, car de grand-père, il n’y a point, ou plutôt 3 ou 4 pour officiellement 5 enfants, voire en fouillant bien, 8 dont 3 mort-nés, peut-être par auto-avortement. On plonge dans Zola. Il interroge quelques survivants, notamment une tante et sa fille qu’il n’avait plus revues depuis très longtemps, toutes heureuses de retrouver Eddy, le seul « homme de gauche » dans la famille, dira la tante, un sourire sur les lèvres d’Eddy. Une lettre lui sera remise, qu’il ne nous lira que vers la fin, faisant durer le suspense avant d’apprendre l’effroyable œdipien.

La fin secoue le public : si on peut supposer que sa grand-mère avorte elle-même, bien que rien ne le prouve, Eddy D’aranjo use du contournement, les trois artistes féminines expliquant comment on peut procéder soi-même à un avortement, en vidéo sur grand écran, mais filmé en direct. Le vagin est grand-ouvert au final, façon de conclure pour Eddy D’aranjo et de lancer au public, « vous vouliez connaître mon histoire familiale, la voilà » ! Sur la dernière scène, Eddy tient un fusil, posant la question de « tuer le père ».

Théâtre documentaire sur près de 4 heures, entracte compris, d’une rare beauté. Mention spéciale à Carine Goron, exceptionnelle.

mercredi 18 février 2026

L'auteur, acteur et clown est mort

 On apprend le décès, le 7 février dernier, de Gilles Ostrowsky, terrassé par une maladie neuro-dégénérative. Il était passé par le CDN d'Orléans en mai 2023, avec son dernier spectacle, « Voyage en Ataxie ». J'avais écrit ceci.

Gilles Ostrowsky est un acteur-clown, atteint d’une ataxie, maladie neuro-dégénérative. Sur le plateau, il en joue, s’en moque, ironise dans un spectacle flamboyant, plein d’humour, où la danse, les chansons, les pitreries alternent avec le discours médical.

Gilles à droite - Photo Alain Monot
Sur la scène, quantité de matelas, sûrement censés représenter l’équilibre instable dont souffre l’acteur, et ses problèmes d’élocution, consécutifs à ce syndrome cérébelleux (nom scientifique) ou MSA, soit atrophie multi-systématisée, qu’on a fini par lui diagnostiquer.

Sauf que l’acteur-clown ne joue plus, il se tient derrière un ordinateur et assiste impuissant, quoiqu’en ajoutant du rire à foison, aux pitreries des deux comédiens, Thomas Blanchard, censé être le personnage de Gilles, et Grégoire Oestermann (acteur monumental formé notamment par Marcel Bluwal et Antoine Vitez), Gilles Ostrowsky, enfin Thomas Blanchard, nous énumère les différentes personnes qu’il a consultées : d’abord le médecin traitant, puis le neurochirurgien, en passant par la psychiatre, le guérisseur le marabout, et autres charlatans. Mais toujours avec un humour dévastateur, aidé en cela par son compagnon de scène. C’est très fort.

Question charlatanerie, on pense forcément à tous ceux et celles qui ont proposé leurs remèdes miracles, contre le Covid. Un instant, on voit Charlot sur scène, puis les deux interprètent « Gabrielle » affublés de masques de Johnny Hallyday, les matelas virevoltent. Le désordre sur le plateau incarne celui des neurones de Gilles, que l’on nous projettera sur écran, Du grand art.

La mise en scène est assurée par la comédienne Sophie Cusset, partenaire historique de Gilles Ostrowsky, pour un spectacle programmé à trois reprises au CDN d’Orléans, dans la salle Vitez, toujours remplie de jeunes et de moins jeunes. Au CDN, on croise toutes les générations. Longs applaudissements au final.

dimanche 8 février 2026

« Presque égal, presque frère », au CDN de Nanterre : un régal !

Les Amandiers à Nanterre

Se rendre au CDN des Amandiers à Nanterre, théâtre historique de Patrice Chéreau qui en avait fait son théâtre et son école de théâtre tout à la fois, cette maison théâtrale créée par Pierre Debauche et dirigée successivement par Chéreau, puis Jean-Pierre Vincent, Jean-Louis Martinelli, Philippe Quesne et aujourd’hui Christophe Rauck, il n’y a peut-être que le CDN d’Orléans pour aligner des noms encore plus prestigieux, c’est en quelque sorte effectuer un pèlerinage sur la trace de ceux (pas de femmes, est-ce un hasard ?) qui ont su insuffler l’esprit de la décentralisation voulue par Malraux, mais aussi développer un théâtre ancré dans son temps, celui qui comme on dit, permet de comprendre le monde à défaut de la changer.

Mais c’est aussi découvrir ce nouveau théâtre voulu par les responsables politiques, entre autres le Maire PCF de Nanterre et le Président LR du Conseil départemental des Hauts de Seine, structure où des millions d’euros auront été nécessaires afin de boucler le budget d’investissement. L’affaire risque de se terminer au tribunal, mais cela est une autre histoire : le premier a rendu son tablier, le second est mort du Covid. Reste le problème du fonctionnement de ce véritable paquebot théâtral, avec trois salles et de multiples espaces, tellement vastes que, je ne saurais dire une comparaison, tant une première visite éblouit, voire sidère le spectateur.

Venons-en au spectacle en ce samedi soir : « Presque égal, presque frère », mis en scène par Christophe Rauck dont ce sera la première création dans ces (ses) nouveaux locaux, adapté de deux textes : « Presque égal » et « J’appelle mes frères »,  de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, d’origine tunisienne par son père, ce qui l’amène à analyser les problématiques de l’immigration dans ses textes traduits en de multiples langues, où les questions d’identité, sociétales, celles des violences policières, du capitalisme, de la famille, émergent frontalement.

Le metteur en scène a choisi le dispositif bi-frontal, présenté dans la salle dite transformable, le public, surtout au premier rang de chaque côté de l’espace scénique, se trouvant parfois tout proche des artistes, tel un éclair de complicité provoqué par un regard échangé entre un spectateur et un artiste.

Lors des saluts au public

Christople Rauck
a réuni pour ces deux pièces, d’une longueur totale de 3 heures (+ un entracte), une équipe haut de gamme, assez exceptionnelle : on retiendra surtout Julie Pilod complice de Servane Ducorps lors de la séance avec coach, Mounir Margoum, personnage central dans « J’appelle mes frères », et citons-les tous : David Houri, Virginie Colemyn, Lahcen Razzougui et Bilal Slimani. Magnifique scénographie, direction d’acteurs et d’actrices au plus juste, millimétrée même, c’est du formidable théâtre dans un lieu théâtral hors du commun. C’est Nanterre !

jeudi 5 février 2026

Lesbianisme et hétérosexualité, deux concepts opposés selon Monique Wittig

Le CDN d’Orléans propose en ce début février, « la Caverne », sur une idée de sa Directrice, Emilie Rousset, ensemble de spectacles, conférences, ateliers, expositions, le tout dans les murs du théâtre, du 2 au 8 février, sans oublier la fête le 5 avec DJ (c’est la mode).

« Voir clair avec Monique Wittig », voilà un titre de spectacle peu engageant, surtout quand on n’a jamais entendu parler de cette femme, féministe française, née en 1935, militante dans les années 1968 et suivantes, une des fondatrices du MLF (Mouvement de Libération des femmes), mais aussi lesbienne, ce qui était particulièrement mal vu par le monde féministe en cette époque et qui l’a poussée à partir vivre aux USA où elle est décédée en 2003.

Pourtant, la salle Vitez du théâtre était pleine ! Sans doute, en raison de la présence sur le plateau d’Adèle Haenel, la militante, femme de théâtre, actrice au cinéma (« Les Combattants » en 2014 et surtout « 120 battements par minute » en 2017), célèbre pour son « on se casse » lors des Molières en 2020.

Elles sont deux sur le plateau : avec elle, Caro Géryl, musicienne accompagnatrice aux percussions, créant des sons à la demande, un loup, une chouette, un chien, un train qui passe au loin, car toutes deux sont en pleine forêt autour d’un feu de bois, au milieu des feuilles mortes.

Adèle accroupie nous parle de Monique, autopsiant l’hétérosexualité, dénonçant la suprématie des mâles, la lutte des classes et l’analyse marxiste affleurant dans le discours, pensée philosophique radicale que Monique désigne sous l’appellation « pensée straight ». Faisant preuve de beaucoup de pédagogie, vérifiant parfois que le public suit son raisonnement, glissant quelques touches d’humour, elle fait revivre Monique Wittig à travers ses écrits. Il fallait oser placer sur une scène de théâtre une pensée philosophique aussi pointue, considérant le lesbianisme comme unique solution face au patriarcat.

On adhère beaucoup, un peu ou pas du tout, peu importe. Standing ovation au final, surtout pour Adèle et sa compagne Caro, sans doute un petit peu moins pour Monique Wittig.

PS : dans l’atelier du CDN, une création de Nadia Lauro, plasticienne (voir photo).



jeudi 15 janvier 2026

Un Dindon à la mode Feydeau, version queer

Le 2ème acte dans l'hôtel
Le CDN d’Orléans programmait une des pièces les plus célèbres de Georges Feydeau, l’auteur des pièces de boulevard du 19ème, à savoir « le Dindon », écrit et créé en 1896, soit deux ans près « l’Hôtel de libre-échange », deux pièces qui se ressemblent par maints côtés, couples qui se cocufient et qui se retrouvent toutes et tous dans une sorte d’hôtel de passe. Si « l’Hôtel du libre-échange » a été récemment mis en scène par Stanislas Nordey, présenté à l’Odéon en juin 2025 avec un très grand succès, « Le Dindon » est créé par Aurore Fattier, Directrice du CDN de Caen.

On ne va pas tout raconter. Trois couples et un célibataire occupent le terrain, la scène quoi ! Les Vatelin, Les Pontagnac, les Soldignac venus de Londres, et Rédillon. Si les hommes tentent de coucher avec les épouses des autres, enfin surtout Lucienne Vatelin convoitée par Pontagnac et Rédillon, les femmes résistent, enfin pas tout à fait. Les gags s’enchaînent, d’autant qu’Aurore Fattier a choisi un cadre queer où certains rôles de femmes sont tenus par des acteurs, où un homme quasi nu ouvre le spectacle sur le plateau, se dandinant et glougloutant.

Excellente prestation de la dizaine d’acteurs et actrices : notons tout particulièrement la prestation haut de gamme de Vanessa Fonte dans le rôle de Lucienne, Maxence Tual dans celui de Pontagnac, Vincent Lécuyer en mari de Lucienne, et la drag queen belge Peggy Lee Cooper.

Et pourtant, au bout des deux heures trente, la pièce n’a pas réussi à emballer le spectateur que je suis, contrairement à « l’Hôtel du libre-échange », six mois auparavant. On ne s’ennuie pas certes, mais les raisons m’échappent. Pourtant, les comédiens n’en sont pas responsables, ni les décors, ni la mise en scène où quantités de trouvailles sortent la pièce du « boulevard » habituel, ni la direction d’acteurs au cordeau comme on dit. Mystère ! la longueur de la pièce peut-être… Le 3ème acte dans le fumoir de Rédillon, me paraît vraiment en retrait des deux autres, Feydeau aurait-il abusé de la bouteille ? Les applaudissements furent nourris, mais sans plus.

mercredi 17 décembre 2025

« Pétrole » de Pasolini, version Creuzevault


« Pétrole » est un ensemble de notes écrites par Pier Paolo Pasolini, dans les premières années 1970, avant qu’il ne soit assassiné en 1975 sur une plage, sans doute par l’extrême-droite italienne. Ce texte est donc largement inachevé. Il a été publié à titre posthume en 1992, et en français en 1995. Il subsiste environ 600 notes sur un projet de 2000. C’est ce texte que Sylvain Creuzevault a adapté et mis en scène, et qui est présenté à l’Odéon en cette fin 2025. Evidemment, le metteur en scène n’a repris qu’une petite partie de ces notes, une quarantaine il me semble.

D’emblée, nous sommes sur le tarmac d’un aéroport. On vient de découvrir le cadavre d’un certain Carlo, on pense inévitablement à la mort de Pasolini sur une plage. Toute la pièce de près de trois heures aura Carlo comme pivot central, on rembobine donc. Les Saints vont le ressusciter et nous offrir deux Carlo, le premier responsable d’une entreprise pétrolière, enrôlé plus tard au sein du gouvernement démo-chrétien, le second homosexuel et adepte des situations pornographiques.


Avec une équipe d’une dizaine d’acteurs et actrices, les scènes se succèdent, alternant les Carlo 1 et les Carlo 2. Des premières émerge ce qu’était la vie politique dans ces années-là en Italie, les leaders démo-chrétiens étant inféodés à la Mafia italienne. Les performances réalisées par cette équipe de comédiens sont absolument exceptionnelles, notamment Sharif Andoura, lequel confirme qu’il est bien actuellement un des plus grands acteurs français.

On retiendra cette scène où les quatre démo-chrétiens (dont Carlo) sont réunis autour d’une table et décident de l’avenir de l’Italie, une femme derrière eux, lunettes noires, intervenant par moment en direction du public, représentant Pasolini lui-même, expliquant les tenants et aboutissants.

Autre scène forte, on est en Syrie, Carlo veut obtenir un contrat en faveur de son entreprise pour l’extraction du pétrole. Une femme, en retrait, intervient soudainement et renvoie les européens à leur histoire, celle de massacres coloniaux, celle des fours crématoires.


Le tout sur le plateau de l’Odéon, mais retransmis sur écran géant, méthode de plus en plus utilisée aujourd’hui par les plus grands metteurs en scène de théâtre. La première partie (avant l’entracte) se déroulant en dehors du plateau, donc complètement en vidéo.

On ressort de l’Odéon scotché, bouleversé, par ce spectacle intense, hors du commun, quelque peu terrifiant à l’idée qu’on a vu, là, ceux qui dirigent le monde.

jeudi 27 novembre 2025

« Edouard III », la pièce de Shakespeare (?) jamais jouée


Totalement ignorée des metteurs en scène, mais traduite récemment par Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent, Cédric Gourmelon, Directeur du CDN de Béthune, a choisi de la créer en octobre dernier dans son théâtre, en première française. La pièce était de passage fin novembre au théâtre Olympia, CDN de Tours. Une première shakespearienne, ça ne se manque pas !

Sur le plateau, un mur imitation contre-plaqué, qui s’ouvrira, soit pour une porte, soit en grand bien plus tard, pour représenter une bataille. La pièce se divise en deux parties bien distinctes, n’ayant aucun rapport entre elles si ce n’est la présence du roi Edouard, pivot de la pièce, et aux styles littéraires aux antipodes l’un de l’autre. Ce qui m’amène à penser que cette pièce a probablement été écrite par deux auteurs. Quant à Shakespeare, et même si les anglais affirment qu’il en est l’auteur, beaucoup se doutent qu’il n’était qu’un prête-nom, rapport à la somme des œuvres qu’il a laissées.

La première partie est une pièce hautement féministe : Edouard s’éprend d’une comtesse et souhaite la mettre dans son lit. Mais elle refuse. Ni les ruses, ni les stratagèmes utilisés par le roi, ne viendront à bout de la résistance de la comtesse. Et tout roi qu’il était, il doit s’avouer vaincu. Long poème magnifique ! Il ne serait pas surprenant qu’il soit l’œuvre d’une autrice.


La seconde partie est tout autre. Le roi Edouard, à la tête de son armée, est maintenant de ce côté de la Manche, revendiquant la couronne française, mais en réalité, son but étant de piller les villes françaises, c’est ce qu’il fera avec son fils dit le Prince Noir, lequel mettra à feu et à sang le sud-ouest, du Languedoc au Berry. Mais de ceci, on ne parlera pas. On raconte une bataille navale, puis celle de Crécy, l’épisode des bourgeois de Calais, ainsi que Poitiers où le Prince Noir écrase l’armée de Jean II le Bon. Le roi et son fils sont présentés dans cette pièce nantis de toutes les vertus, tandis que les français sont ici totalement ridiculisés, avant perdu la bataille de Poitiers en raison d’une prophétie parlant d’un vol de corbeaux. Les historiens apprécieront. Shakespeare aurait-il pu écrire cela ?

Malgré les distorsions historiques, Cédric Gourmelon réussit son pari de donner vie à ces deux pièces en une seule, avec une équipe de dix acteurs et actrices. On retiendra surtout dans la première partie, Fanny Kervarec en Comtesse de Salisbury et Vincent Guédon dans le rôle d’Edouard III, dans un duel littéraire de haute tenue. Deux heures cinquante de spectacle (+ un entracte de 20 min) et des comédiens, comédiennes très investis dans leurs rôles multiples. Mais le spectacle reste très éloigné des grandes épopées shakespeariennes.

dimanche 23 novembre 2025

Le Munstrum requiert contre la guerre avec « Makbeth »


La dernière création du Munstrum Théâtre, basé à Mulhouse, « Makbeth », s’inspire certes de la dernière tragédie de Shakespeare publiée en 1623, donc après la mort de l’auteur disparu en 1616, mais n’est pas une adaptation même très décalée de l’œuvre du dramaturge anglais. Il s’agit, certes en s’inspirant du texte shakespearien, d’un réquisitoire contre les guerres, les génocides, les meurtres et les viols qui vont avec. D’ailleurs pour celles et ceux qui en douteraient, la feuille de salle distribuée à l’entrée, évoque les catastrophes humanitaires qui ont lieu actuellement à Gaza, en Ukraine, au Congo et au Soudan. Quant à la note d’intention de Louis Arene, le metteur en scène, elle est d’une clarté limpide : « Nous montons Makbeth car la douleur et l’enfer de ce monde (sont) inacceptable(s) ».

Certes, on retrouve sur le plateau, Macbeth et son épouse, elle dans le corps d’un homme, une simple robe autour de la taille quand ce n’est pas carrément une tente de bivouac qu’elle traîne derrière elle. Quant au roi Duncan au ventre monstrueux, il se traîne dans un fauteuil, et déclare « Ah ! on a perdu », puis corrigeant « Oh ! on a gagné », pour dire que peu importe qui gagne ou qui perd une bataille, le peuple est toujours perdant dans l’affaire, règle absolue qui ne souffre aucune exception.


Certains personnages de la pièce de Shakespeare ont disparu, telles les trois sorcières au profit d’une ombre sortie des entrailles de la terre prédisant à Macbeth son avenir, à l’exception de l’affaire de la forêt de Birnam dont il ne sera jamais question. D’autres relèvent de l’imagination du Munstrum, le fou du roi, virevoltant, multipliant les pirouettes, et au final tuant Macbeth tout dégoulinant d’hémoglobine.

Le Munstrum, et c’est là sa marque de fabrique, met sur le plateau, des personnages masqués, parfois monstrueux, à l’énergie débordante, sortis tout droit de l’imagination de la troupe, Louis Arene et Lionel Lingelser à la conception. Ici, on force le trait, et puisqu’il est question de condamner les guerres, les meurtres, ceux-ci sont légion sur scène, avec jets impressionnants d’hémoglobine. Le Munstrum ne fait pas dans le détail. Comme le prologue avec une débauche d’explosions, de fumée venant de droite et de gauche, voire des cintres, on se tue, on s’extermine sur le plateau, soldats dont on hésite à dire s’ils sont tout droit venus du 11ème siècle, ou du nôtre.

En font-ils trop ? On peut le penser, mais c’est le choix assumé du Munstrum qui joue complet au Théâtre du Rond-Point durant 16 représentations.

dimanche 16 novembre 2025

Autopsie d'une famille, dans « Les Conséquences » de Pascal Rambert


C’était au Théâtre de la Ville de Paris, salle Sarah-Bernhard, merveille architecturale après 7 années de rénovation, que Pascal Rambert présentait « Les Conséquences » après avoir créé sa pièce au CDN de Rennes, 1er volet d’une trilogie dont le dernier devrait voir le jour en 2029, si d’ici là, un gouvernement ne met pas fin au théâtre subventionné.

Toute la fine fleur du théâtre public était convoquée sur le plateau, les habitués de l’auteur et metteur en scène, et quelques nouveaux, depuis « « Rupture de l’amour », duel exceptionnel entre Stanislas Nordey et Audrey Bonnet, repris au théâtre de l’Atelier en 2024, « Répétition » et bien d’autres créations depuis.

Il y a donc sur le plateau, outre les deux noms déjà cités, Arthur Nauzyciel, passé par le CDN d’Orléans, aujourd’hui à Rennes qu’il quittera fin 2026, Anne Brochet, Laurent Sauvage à Avignon l’été dernier dans un magnifique seul en scène musical, Jacques Weber dont les années pèsent, et d’autres, nouvelles et nouveaux dans l’équipe Rambert.

Murs blancs des trois côtés, lumières qui peuvent être aveuglantes au plafond, sorte de bloc opératoire chirurgical destiné sans doute dans l’esprit de Rambert, à autopsier la famille sur le plateau, car c’est bien de cela dont il s’agit. Il y a Jacques, le père, sorte de pacha, psychiatre et député depuis la nuit des temps, son épouse (Marilu Marini), qui n’avait pas de corps explique-t-elle, avant de tomber amoureuse de Jacques, lequel lui en a donné un, deux filles, Audrey et Anne, une troisième se trouve en hôpital psy, elle lance des excréments sur tous ceux qui l’approchent, les gendres officiels (Arthur et Stan), un amant (Laurent), enfin la troisième génération avec un mariage féminin entre deux femmes enceintes toutes deux.

Deux heures quinze d’affrontements dans cette famille où toutes et tous ont fréquenté les grandes écoles (ENA ou Ulm), à l’occasion d’obsèques familiales ou de mariages sur une durée de plusieurs années, où l’on vide son sac, où des secrets familiaux explosent à la face de l’autre, où les amours extra-conjugaux se dévoilent au gré des applications sur téléphone portable « craquées ». Quelques scènes d’anthologie parcourent le spectacle, on citera celle où Arthur reproche à Anne le rendez-vous manqué, performance monstrueuse d’Arthur Nauzyciel aussitôt applaudi, réaction rare chez le public ; ainsi que la passe d’armes (celles-ci devraient apparaître lors du prochain volet de la trilogie « Rambertine ») entre Audrey et Stan, évidente poursuite du duel entamé dans « Rupture de l’amour » pour le public qui connaîtrait la pièce.


In fine ou presque, Stan dira ses quatre vérités au père, « Vieillard, assis ! » lui hurle-t-il alors que Jacques tente de se lever (à ce moment précis, la salle retient son souffle à tel point que les tousseurs, fort nombreux, en restent cois), lui rappelant comment il a éduqué sa fille aînée aujourd’hui internée, secret de famille jeté à la face du pacha.

Texte bourré de références culturelles, que le spectateur possède ou pas, Jacques se permettant même d’évoquer la mise en scène de la Cerisaie de Tchekhov par Alain Françon en 2009. Deux heures quinze passionnantes, et chaleureusement applaudies.

dimanche 26 octobre 2025

Le Roi se meurt, au théâtre de l'Epée de bois


Jean Lambert-Wild
et sa Compagnie basée dans le Morbihan, « la Coopérative 326 », ont choisi d’adapter la pièce phare d’Eugène Ionesco, « Le Roi se meurt », transposée sur le plateau d’un cirque. De toute évidence, cirque et théâtre de l’absurde font bon ménage, et même plus, tels deux frères ou sœurs nées pour vivre ensemble, pour la plus grande joie du public. JLW et son clown blanc, personnage qu’il a lui-même créé il y a une vingtaine d’années en compagnie de Catherine Lefeuvre, le prouve aisément.

D’entrée, une silhouette courbée sous le poids de la mort, un squelette sur le dos, arpente le plateau dans la pénombre, derrière un voile ajouré. L’image est belle, saisissante. Rideau levé, Pompon, le petit cochon de la troupe, déroule le tapis, seul en scène. Tapis de l’absurde, sous lequel on cache la poussière, celle de la société qui part à vau l’eau, celle du dérèglement climatique qu’on ne veut pas voir, celle de cette société qui se meurt (tel le roi Béranger) où les riches deviennent encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres.

Il y a donc le roi Béranger 1er en clown blanc qui ne veut pas mourir, mais qui meurt néanmoins, quoique la faucheuse mette un sacré bout de temps à faire son œuvre, les deux reines car il lui en faut bien deux, l’une pour le pousser dans l’au-delà, l’autre pour le consoler, le médecin juché sur des échasses, Juliette, femme à tout faire et dresseuse d’animaux, et le garde en clown bis. On n’hésite pas à investir les gradins, à s’amuser avec tel ou tel spectateur…

Les connotations avec la société actuelle sont légion, même si le texte de Ionesco a été écrit il y a plus de 60 ans, il apparaît des plus actuels pour celle ou celui qui pense parmi le public. C’est là qu’on comprend que le théâtre de l’absurde n’est pas si absurde que cela, sous couvert de décalages, il dépeint avec finesse, mais aussi cruauté, l’univers qui nous entoure.

mercredi 15 octobre 2025

Virginie Despentes crée la fête avec son « WOKE » au CDN d'Orléans

Ouverture de la nouvelle saison du CDN d’Orléans, et première programmation de la nouvelle Directrice du CDN, Emilie Rousset, avec la création en 2024, au théâtre du Nord de Lille, de « Woke », écrit à quatre mains et mis en scène par Virginie Despentes sur une scénographie de David Bobée, Directeur du CDN de Lille, et de Léa Jézéquel.

Une grande table au centre du plateau autour de laquelle naviguent 4 acteurs et actrices, manifestement les décalques des 4 auteurs et autrices. On est un peu au début de la pièce de Pirandello et ses « six personnages en quête d’auteur ». Ici, les 4 sont chargés d’écrire une pièce, chacun avance ses idées qui déplaisent aux autres. On avancera cahin-caha, d’autant qu’ils ont conscience d’être payés par le théâtre public, donc avec l’argent de l’état. On s’interroge sur l’utilisation du terme « racisé », on alterne les dialogues en groupes et les monologues en bord de plateau.

Survient, sans doute pas dans l’ordre chronologique, le nouveau directeur du théâtre peu ou prou scandalisé par ce qu’écrivent (ou pas) les 4. Lui préfèrerait des danses folkloriques. C’est un peu la situation au théâtre d’Orléans avec deux structures aux programmations souvent opposées. Une poignée de journalistes de droite déboulera à deux reprises, les agressant à coup de questions hurlées.

Alors apparaissent sur le plateau, les personnages (pas ceux de Pirandello, non, non) imaginés par les 4, dans des costumes queer, totalement loufoques, l’un traînant une grande queue derrière lui, et même une drag-queen gigantesque (Soa de Muse) fort élégante. Mais le moment le plus émouvant est l’apparition du fantôme de la mère de Juliette (Clara Ponsot), toutes deux s’interrogeant sur ce qu’on aurait dû faire, ce que l’on doit et peut faire maintenant afin de sauver la planète ravagée par les ultrariches.

Au final, quatre grandes lettres descendent des cintres, « WOKE », toutes et tous faisant la fête, le public partageant. Ce mot désignant celles et ceux qui ouvrent les yeux sur le monde, qui dénoncent tout le côté exécrable de nos sociétés, du masculinisme au génocide, mot craché par la droite et l’extrême-droite qui ont peur que la jeunesse ne se lève pour les chasser de leur privilèges, mot insulte éructant de leurs bouches, mot fierté dans celle de cette jeunesse révoltée.

dimanche 28 septembre 2025

Les femmes et la guerre au TGP de Saint-Denis


Le théâtre documentaire est-il en passe de devenir l’avenir du théâtre, là où le public de rechigne pas à penser le monde ? En cette rentrée, deux spectacles de très haute facture se font face : « Affaires familiales » d’Emilie Rousset, Directrice du CDN d’Orléans, au théâtre de la Bastille après avoir conquis Avignon en juillet à la Chartreuse ; et « la Guerre n’a pas un visage de femme » de Julie Deliquet, actuellement au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis laquelle nous avait ébloui avec « Welfare » en 2023 dans le Cour d’Honneur. Attardons-nous sur le second.

En 1975, trente ans après la fin de la « grande guerre patriotique » en URSS, Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de littérature en 2015), alors jeune journaliste, entreprend d’interviewer des femmes qui ont participé à cette guerre dont chacun pensait qu’elle serait la dernière, certaines au front, d’autres un peu en arrière, infirmières, pilote, tireuse d’élite, médecin… Elle reçoit plusieurs centaines de témoignages et en écrit un livre. C’est ce texte que Julie Deliquet a adapté, non pas de manière linéaire, mais en recoupant une partie de ces témoignages, en retenant certains, les regroupant par thèmes, pour les confier à neuf comédiennes sur le plateau, interviewées par une dixième, représentant Svetlana, la journaliste (extraordinaire Blanche Ripoche).

Elles viennent s’asseoir une par une sur le plateau tandis que le public s’installe. Puis une jeune femme, voix forte, faut bien qu’elle se fasse entendre, s’adresse au public en bas de la scène. C’est elle Svetlana, ou Blanche comme on veut.

On ne va pas tout raconter. Dans une première partie, elles parlent de la guerre, de ce qu’elles ont fait, vu, découvert, des morts autour d’elles. Mais on se dit que des hommes pourraient raconter la même chose. Cependant en seconde partie, la journaliste veut leur faire évoquer leurs conditions de femmes. Réticences au début, puis les langues se délient, et l’émotion étreint le public, ainsi que les 9 comédiennes dont certaines fondent en larmes. On y parle des règles, des viols, des tortures infligées par l’ennemi aux prisonnières, des boucliers humains… Au final, on apprend qu’elles ont été rejetées par la société, leurs familles, car leur disait-on, la place d’une femme n’est pas à la guerre. Pourtant, elles furent un million à s’engager pour défendre la patrie. Mais les livres d’histoire n’en parlent pas. Elles-mêmes n’en parleront pas non plus à leurs enfants quand elles en auront. La journaliste aura permis à ces femmes de se libérer émotionnellement.

Neuf comédiennes qui échangent, parfois en désaccord, chacune ayant un thème à exposer, les autres lui répondant sans l’interrompre. Les émotions traversent le plateau, la journaliste orientant la discussion… Car il s’agit bien d’une discussion qui s’élabore sur le plateau, et non de monologues qui pourraient s’avérer lassants. On apprend que tout n’est pas réglé au millimètre, que les comédiennes sur le plateau, gardent une certaine liberté dans l’ordre des thèmes abordés, une improvisation qu’elles savent manier avec beaucoup de justesse, que leur emplacement sur la scène varie en fonction de la présence de la journaliste. Mais toutes, avec leurs différences, leur âge, leur vécu, sont exceptionnelles sur le plateau. Les deux heures et demie passent vite. Ovation au final.

lundi 15 septembre 2025

Le Passé : Andreiev et Gosselin

Leonid Andreïev, auteur russe du début du XXème siècle est très peu connu contrairement à ses compatriotes Tourgueniev, Tchekhov ou Gorki. Peut-être est-ce la raison qui a conduit le tout nouveau Directeur de l’Odéon, Julien Gosselin, à créer « le Passé », œuvre théâtrale associant plusieurs textes de l’auteur russe dans un spectacle, certes créé en 2021 à Strasbourg, mais repris au Théâtre de l’Europe (autre nom de l’Odéon) en cette rentrée théâtrale.

« Le Passé », c’est donc l’imbrication d’une œuvre théâtrale « Ekaterina Ivanovna » qui en devient le pivot, une seconde « Requiem » et trois nouvelles, « L’Abîme », « Dans le Brouillard » et « la résurrection des morts ».

Ekaterina Ivanovna réchappe à un féminicide on dit aujourd’hui, son mari lui tirant dessus à trois reprises. Elle s’enfuit et perd la raison. Au dernier acte, au cours d’une beuverie réunissant Ekaterina, sa sœur Lisa, son mari revenu à plus de sagesse, et des amis, un peintre, un marionnettiste, sans trop qu’on devine qui couche avec qui, elle se lance dans une crise de folie sans qu’on sache si elle simule ou non. La dernière image est celle d’Ekaterina dans la position du Christ sur la croix dans un halo de lumière, sa sœur se précipitant sur elle.

Parmi les autres textes imbriqués dans le spectacle, on citera surtout « Dans le Brouillard », où les personnages filmés en Noir et Blanc, masqués et la voix déformée, donc sous-titrée, se livrent à une parodie de théâtre terminée en dansant sur l’avant-scène du plateau de l’Odéon. C’est là que Gosselin ajoute quelques mots de son cru, vilipendant les politiciens de Droite dénonçant le wokisme ou la culture pour intello créée avec de l’argent public. On savoure ! « La résurrection des morts », c’est la croyance en une vie future où tout sera beau, le texte étant projeté sur l’écran. Croyance en un théâtre du renouveau aussi, celui de Gosselin, pourquoi pas. ! Personnellement, les deux premiers textes imbriqués , « l’Abîme » et « Requiem » ne me paraissent pas indispensables, loin de là.

Julien Gosselin propose un théâtre musical filmé, les personnages évoluant derrière le décor qui symbolise un appartement, deux cameramen renvoyant les images sur un écran géant situé au-dessus du décor. La régie choisit ainsi quelles images les spectateurs verront, on accepte ou pas, c’est selon. Il n’en reste pas moins qui visuellement et musicalement, le spectacle est d’une beauté artistique absolue.

On citera évidemment en tête d’affiche, Victoria Quesnel, éblouissante dans le rôle d’Ekaterina, livrant au final une « danse des sept voiles » que Salomé aurait appréciée. N’oublions pas Carine Goron dans le rôle de Lisa, elle aussi époustouflante, ainsi que les hommes, formant un quintette haut de gamme : Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Achille Reggiani et Maxence Vendevelde.

4 heures 20 plus tard, un entracte de 30 min permettant à tous de souffler, on ressort de l’Odéon totalement abasourdi par ce monument théâtral, mais c’est la spécialité de Julien Gosselin de proposer de tels spectacles aussi denses.

lundi 9 juin 2025

Feydeau toujours actuel (malheureusement)

Remonter sur un plateau de théâtre la pièce emblématique de Georges Feydeau, créée en 1894, « l’Hôtel du libre-échange » tient de la gageure, tant à première vue, elle paraît totalement démodée, ridiculisant les mœurs de la bourgeoisie de l’époque, Feydeau ayant fortement appuyé sur les travers du masculinisme (mot à la mode). Stanislas Nordey, que l’on n’a pas l’habitude de voir mettre en scène des pièces comiques, et du Feydeau en particulier, s’y est essayé. Il semble d’ailleurs explorer des domaines qui lui étaient inconnus quelques années auparavant : n’a-t-il pas adapté le roman de Christine Angot, « Voyage dans l’est » ainsi que « Qui a tué mon père » d’Edouard Louis, options créatives nouvelles pour lui.

« L’Hôtel du libre-échange », créé à la MC2 de Grenoble, et aujourd’hui présenté à l’Odéon, est un franc succès, le metteur en scène ayant su adroitement faire glisser les différences scènes, les entrées et sorties, les répliques saillantes où le public est en joie, aidé en cela par une équipe haut de gamme d’actrices et d’acteurs, à la voix haut perchée, sans micro HF, ce qui par les temps qui courent devient assez rare.

Il est vrai qu’il est aidé par une équipe d’artistes qu’il connaît bien : Hélène Alexandridis dans le rôle d’Angélique Pinglet avec qui il a partagé le plateau de « Quartett » mis en scène par Jacques Vincey alors Directeur du CDN de Tours ; Pinglet, le mari, c’est le remarquable Cyril Bothorel, dont le physique lui permet de dominer tout son monde ; en face, Claude Duparfait est un Paillardin un peu benêt face à son épouse dans les traits de Marie Cariès, qui ne sait pas trop si elle doit tromper son mari ou non ; Raoul Fernandez, créateur des costumes, incarne un Bastien étudiant la philosophie, adorable dans son apprentissage de la sexualité ; quant à Laurent Ziserman, il est Mathieu, l'ami de Valenciennes, absolument fabuleux avec son bégaiement et ses quatre filles ; enfin citons l’adorable Anaïs Muller, Victoire la bonne et sa voix qui doit faire trembler les murs de l’Odéon.

Le choix de transformer les personnages arrivant à l’hôtel en des sortes de poules, recouvertes de plumes blanches, est des plus audacieux. Il accentue le côté burlesque de cette parodie, ces personnages qui, si on ne retrouve pas leurs sosies dans le monde actuel, n’ont sans doute rien à envier en matière de tromperies toutes catégories, à certains individus très publics qui occupent les écrans de télé. Ainsi va le monde !

lundi 21 avril 2025

Œdipe-roi, monument tragique de Sophocle, mis en scène par Eric Lacascade


Créée au Printemps des Comédiens de Montpellier en juin 2022, la pièce de Sophocle, « Œdipe roi », mise en scène par Éric Lacascade, est recréée avec une nouvelle équipe de comédiens et comédiennes, et programmée en cet autre printemps à la Scala de Paris. Théâtre récent, réouvert en 2018, et qui a donné naissance à un petit frère (ou soeur comme on voudra) en Avignon en 2022.

« Œdipe roi » du dramaturge grec est considérée selon les versions, comme la tragédie des tragédies, ou la mère des tragédies. Assurément, un monument tragique ! Un oracle avait prédit que cet enfant devenu adulte tuerait son père Laïos et coucherait avec sa mère Jocaste, et que des enfants (dont Antigone) nés de cet inceste adviendraient des crimes épouvantables. L’oracle avait évidemment raison.

Une arène en demi-cercle sur le plateau, allégorie du taureau devant être mis à mort, le sang coulera au final des yeux d’Œdipe. On sait qu’Éric Lacascade s’est inspiré du texte de Bernard Chartreux en puisant dans une bonne dizaine d’autres traductions, pour au final en faire un texte d’une remarquable limpidité, on n’y décèle ni longueurs, ni phrases superflues.

Une équipe d’acteurs et actrices au diapason du texte, emmenée par Christophe Grégoire dans le rôle d’Œdipe, exceptionnel, passant du refus d’accepter les paroles du devin Tirésias (Alain d’Haeyer)  à la reconnaissance de ses crimes, faisant jaillir dans un tourbillon ses émotions et son sang, Karelle Prugnaud, une Jocaste dansante, aimant son mari et dévouée aux dieux, mais sans trop en faire, avec un chœur antique composé de l’impressionnant Alexandre Alberts, et la très juste Jade Crespy, tous deux descendant des travées du théâtre, après que Christophe Grégoire eut interpelé la salle, demandant au public si quelqu’un avait une déclaration à formuler. Manière de briser ce qu’on appelle le 4ème mur au théâtre, prenant le public à témoin de la tragédie.

On retiendra ça et là, quelques répliques qui s’appliquent à la situation sociale et politique d’aujourd’hui. Sophocle était-il un devin, ou les traducteurs ont-ils fait preuve de quelque audace. A moins que ce ne soit l’idée d’Éric Lacascade lui-même, dont la direction d’acteurs et la mise en scène forment un ensemble lumineux dont devrait s’inspirer tout futur homme ou femme de théâtre.

jeudi 28 novembre 2024

Han Kang, du Prix Nobel au théâtre Olympia de Tours

 Lorsque le Comité Nobel a attribué son Prix de littérature à la romancière sud-coréenne Han Kang le 10 octobre dernier, bien peu de lecteurs la connaissaient. Par un hasard extraordinaire, la metteuse en scène italienne Daria Deflorian parcourt la France (1) cet automne, avec une adaptation théâtrale du roman de Han Kang, le plus connu en occident, « la Végétarienne ». Le spectacle faisait halte au théâtre Olympia, CDN de Tours, ces jours-ci.


La Directrice du CDN de Tours a eu une formidable intuition en créant ce temps fort autour d’un pays, cette année l’Italie, et en programmant « La Vegetariana » de la metteuse en scène Daria Deflorian, sur une adaptation du roman éponyme de la sud-coréenne Han Kang, sans savoir que cette dernière aurait reçu le Nobel de littérature quelques semaines avant que les tourangeaux puissent voir la pièce.

Daria Deflorian a choisi de centrer son adaptation du roman autour de quatre personnages, les deux sœurs et les deux maris, manière de rendre plus claire la problématique qui découle des relations entre Yonghye et les trois autres, sa sœur, son mari et son beau-frère. Dans une mise en scène minimaliste, un décor des plus sobres, ressortent fortement les nombreux monologues des trois narrateurs et narratrice du roman s’adressant au public, le prenant à témoin comme pour juger cette femme errant sur le plateau de théâtre. Point n’était en effet besoin d’une scénographie grandiose ou d’effets en tous genres tels que le théâtre en offre parfois.

Juste deux trouvailles ingénieuses. Le matelas posé à la verticale contre lequel le couple se positionne debout, comme si une caméra au plafond filmait l’homme et la femme, l’image étant projetée sur le mur. Et pour peindre les fleurs sur le corps de Yonghye, il suffisait de les reproduire sur une vitre et de les projeter sur le mur où se tenait l’actrice nue : magnifique idée !

Daria Deflorian a choisi d’éviter les moments les plus dramatiques du roman, tel « le cri de bête » poussé par Yonghye lors du repas anniversaire de la première partie, ce qui aurait sans doute nui au caractère intimiste, tout en délicatesse voulu par la metteuse en scène.

Trois soirées de représentations au théâtre Olympia de Tours avec une salle pas loin d’être pleine à chaque fois, pour un spectacle en italien avec surtitrages très lisibles, il faut le souligner, un public intergénérationnel, et de chaleureux applaudissements au final. Que demander de plus ?

(1) A l’Odéon (Berthier), Tours, Toulouse, Chambéry et Montpellier

Le roman

C’est l’histoire de deux sœurs dont l’enfance a été marquée par la violence du père. Elles se sont mariées toutes deux. La sœur cadette, une nuit, fait un rêve qui la pousse à devenir totalement végétarienne, au grand désespoir de la famille. Ce rêve la fait pénétrer dans le monde de la schizophrénie et de la folie, se considérant telle un arbre prenant racine.

Le roman se subdivise en trois chapitres :  la première partie dont le narrateur est le mari, décrit la vie du couple jusqu’à une fête anniversaire chez la sœur aînée qui se termine tragiquement ; dans la seconde partie, le narrateur est le beau-frère (mari de la sœur aînée) qui est pris d’une envie sexuelle et artistique qui le pousse à commettre l’innommable ; dans la troisième partie où la sœur aînée est la narratrice, la scène se déroule dans un hôpital psychiatrique où est internée la sœur cadette qui ne s’alimente plus du tout, et à laquelle la sœur aînée vient rendre visite.

Le roman où les maris des deux sœurs n’ont pas le beau rôle, c’est le moins qu’on puisse dire, prend aux tripes le lecteur, par la descente aux enfers de la petite sœur, « le temps ne s’immobilise jamais », répète Han Kang. Derrière l’histoire de Yonghye, le lecteur perçoit l’impossibilité dans la Corée du Sud d’aujourd’hui, de s’écarter de la tradition, des coutumes du pays, de la culture dominante. Le fait que ce soit une femme qui prenne un chemin divergent  montre à quel point selon l’autrice, la société coréenne est encore marquée par le patriarcat.

Une formidable romancière à découvrir !

(La végétarienne - Ed. Le livre de poche, 212 pages)