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lundi 12 janvier 2026

« Guerre & Guerre » du Prix Nobel de littérature : un récit enivrant !

Qui connaissait le hongrois Laszlo Krasznahorkai, avant qu’il ne reçoive le Prix Nobel de littérature fin 2025 ? Quelques lecteurs-cinéastes sans doute puisqu’il écrivit dans les années 80, le célèbre « Tango de Satan », dont il adapta lui-même le scénario confié à son ami, le cinéaste Béla Tarr, décédé très récemment, lequel réalisa le film éponyme, œuvre-monument d’une durée de sept heures, en Noir et Blanc, et dont les plans-séquences peuvent durer presque éternellement sans qu’il ne se passe grand-chose à l’écran. Cinéaste contemplatif, dit-on., mais génie du cinéma assurément !

« Guerre & Guerre », publié en hongrois en 1999 et en français en 2015, traduit par Joëlle Dufeuilly, conte l’histoire d’un archiviste, nommé Korim, lequel découvre au hasard de son travail d’archives, un « manuscrit », sans auteur, texte qui le foudroie par son écriture. Il a tôt fait de l’embarquer chez lui, de vendre sa maison, de filer à Budapest et de prendre l’avion pour New-York.

Là-bas, il rencontre un interprète (lui ne parle pas l’anglais), lequel l’héberge moyennant un loyer, et qui lui achète un ordinateur. Korim va alors s’employer à taper le manuscrit et le télécharger sur le web, afin qu’il survive à « l’éternité », dit-il. Le reste du temps, il raconte le manuscrit à la « jeune demoiselle », compagne de l’interprète, laquelle ne comprend rien évidemment. On ne racontera pas tout. Il s’agit en fait de 4 individus qui traversent les siècles et les pays sans que le lecteur y comprenne grand-chose nonplus. Mais Korim aime l’art : il peut tomber en pâmoison devant un tableau de Bruegel ou réveiller à minuit le gardien d’un musée en Suisse.

Cependant, ce qui émerveille le lecteur, c’est le style littéraire de Krasznahorkai, texte fait de phrases interminables, une par chapitre qui peut atteindre le plus souvent deux pages, mais parfois trois, voire quatre ou plus, phrases dans lesquelles il se répète jusqu’à plus soif, multipliant les synonymes, insistant sur des détails sans importance. C’est tout à fait savoureux ! Il en vient même à parler de son propre style d’écriture au travers de celui du « manuscrit ». A ce moment, c’est carrément jouissif !

Extrait (Korim parle du manuscrit, mais c’est l’auteur qui évoque son style littéraire) : « Une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise et la plus suggestive possible, (…) les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle dont la résolution était vitale… Il disait que c’était illisible, de la pure démence… et en dépit de cela, c’était d’une beauté bouleversante, et chaque fois qu’il l’avait lu, il avait été bouleversé… »

« Guerre & Guerre » - Chez Babel Ed. 9,30 € - 338 pages

jeudi 4 septembre 2025

L'Art de la Joie - Goliarda Sapienza

Au sortir de ce roman de 800 pages, un amour fou de la littérature m’envahit, après avoir traversé la vie de Modesta, femme communiste dans l’Italie et la Sicile du XXème siècle, transpercées par le fascisme mussolinien.

Modesta est née avec le siècle, dans la misère absolue, violée très jeune, elle se retrouve dans un couvent dont elle s’échappera pour entrer au service d’une riche femme de la noblesse. Devenue princesse par le mariage, mère d’un garçon, la belle demeure sicilienne s’enrichit de toute une famille, les enfants apportant la joie autour de Modesta qui restera le pilier de toute cette famille baignée dans les idées de fraternité, d’amour du prochain, dans l’idéal communiste.

Le fascisme ne l’épargnant pas, quatre années de prison où elle frôlera la mort, et les années post-fascistes seront pour elle le moment où elle comprend que la bourgeoisie sait garder le pouvoir, quitte à s’entourer de ceux ayant sombré dans le nazisme. Désillusions communistes de celles et ceux qui n’ont pu faire la révolution sociale !

Parfait exemple de femme libre, on dirait aujourd’hui bisexuelle, Modesta apparaît comme une rebelle, intellectuelle, sachant à merveille éduquer cette jeunesse qui la côtoie, en la laissant libre mais non moins responsable, baignant dans la culture, lisant Marx, Gramsci et Freud.

L’écriture de Sapienza, traduite par Nathalie Castagné, baigne dans une merveilleuse poésie, usant d’ellipses, variant les niveaux d’écriture, emmenant le lecteur ou la lectrice dans un havre d’ivresse littéraire, pour un roman paru après la mort de l’autrice, et depuis adapté au théâtre.

Editions Le Tripode – 14,50 €, soit à peine 2 centimes par page !

mardi 14 janvier 2025

« Celui qui revient », anatomie d’un massacre (Han Kang)

3ème roman de Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024, avec « Celui qui revient » où l’autrice donne la parole à celles et ceux, vivants ou morts, qui ont connu le soulèvement du peuple dans la ville de Kwangju (Corée du sud) en mai 1980, et qui s’est terminé par le massacre de plusieurs milliers de manifestants, ou simplement de personnes ramassées au hasard dans les rues par les parachutistes envoyés par le général-dictateur.

Beaucoup de jeunes, collégiens, lycéens ou étudiants qui rêvaient d’un avenir meilleur après une période de dictature, ont manifesté dans la ville. De massacres en massacres, ils ont péri sous les balles ou sous la torture. Combien ? Difficile de savoir, tant les corps des suppliciés ont été brûlés et enfouis sous terre.

Alors qu’il est d’usage de présenter la Corée du sud comme une démocratie opposée à la dictature de la famille Kim en Corée du Nord, on découvre à la lecture des romans de Han Kang « Celui qui revient » et « Impossibles adieux » que le sud ne vaut pas mieux que le nord. La récente tentative de coup d’état au sud montre qu’on est loin d’être sortis de ce cycle infernal.

Personnages de fiction certes, mais Han Kang forte de nombreux témoignages, nous replonge dans le cours de ces évènements, au travers d’une famille dont le plus jeune des trois fils a refusé de quitter la préfecture occupée, sachant que l’armée allait arriver, un frère et une sœur disparues et que leur père recherche en vain, une carrière où les corps s’entassent les uns sur les autres, qu’on arrose de pétrole et qu’on brûle, une femme militante syndicale à qui l’on demande de témoigner des années plus tard et qui racontera peut-être devant un magnétophone… Les exemples sont nombreux…

Le chapitre le plus fort est sans doute celui où l’âme d’un supplicié raconte l’entassement des corps telles des palettes de bois, avant leur crémation. Le lecteur ressort de ce texte qui vous glace jusqu’au sang, se posant toujours la même question : l’homme est-il fondamentalement bon ou mauvais ? Sa nature originelle le prédispose-t-il à tuer et torturer, ou non ? Telle est la question posée par Han Kang.

Note : Chun Doo-hwan, le massacreur de Kwangju, général et devenu Président lors du coup d’état militaire de 1979, sera condamné à la peine de mort lors de son procès en 1996, puis successivement à la prison à vie et gracié. Il n’aura fait que deux ans de prison. Il meurt en 2021 à l’âge de 90 ans.

jeudi 26 décembre 2024

Impossibles adieux (Han Kang)

 

« Impossibles adieux » de la dernière Prix Nobel de littérature en 2024, Han Kang, jette au monde, la réalité de ce que furent les massacres de la population coréenne, sur l’île de Jeju, située au sud de la péninsule, sur la mer de Chine, en 1948 et 1949, juste avant le déclenchement de la guerre de Corée. Massacres perpétrés par la police, l’armée, et surtout des éléments fascistes arrivés du nord de la Corée, sur ordre de l’armée américaine et des militaires coréens du sud.

On évalue aujourd’hui ces massacres sur l’île de Jeju à 30 000 en quelques mois, exterminant hommes, femmes, enfants et bébés, que l’on fusillait avant de jeter les corps, soit à la mer emportés par la marée, soit dans des mines de cobalt abandonnées. A cela, il faut ajouter environ 200 000 « rouges » qui furent exécutés sur le continent dans les mois suivants. Ces massacres ont été tus, celles et ceux qui tentaient de les évoquer pouvant se retrouver en prison, torturés, voire exécutés. Ce n’est qu’au cours des années 90, soit 50 ans plus tard que la vérité se fit jour, les archives ouvertes.

Si le mot de « génocide » n’est pas utilisé par Han Kang, le parallèle se fait avec des évènements passés ou présent (Gaza). Han Kang pose la question : « Comment des humains peuvent-ils faire cela à d’autres humains ». La question vaut depuis des siècles, sans réponse.

Le roman

Une femme se retrouve dans la maison d’Inseon, son amie, située en pleine campagne, à l’écart d’un village sur l’île de Jeju, sous une tempête de neige. La narratrice y a été envoyée par Inseon, bloquée dans une chambre d’hôpital, deux doigts d’une main sectionnés, afin d’aller nourrir un petit perroquet qui risque de mourir de soif. A son arrivée, l’oiseau est mort. Elle l’enterre sous un arbre. Le lendemain, au réveil, elle retrouve le perroquet voletant dans la pièce, et son amie Inseon, dans l’atelier, ses mains intactes. Est-elle un esprit, un fantôme ? La narratrice est-elle vivante ou morte ? Rêve-t-elle ? Inséon est-elle à la fois dans sa chambre d’hôpital, vivante, et dans sa maison, morte. Recours à la physique quantique. On ne saura pas.

Han Kang livre les archives de ces massacres qui glacent le lecteur, au travers des mémoires, extraits de journaux, photos anciennes… rassemblées par la famille d’Inseon, sa mère, son père, ses tantes et oncle, dans une écriture poétique, d’une rare beauté.  Han Kang s’interroge sur l’impossibilité pour un être humain, dont les plus proches parents ont connu l’abomination génocidaire, d’oublier, de faire ses adieux à l’histoire familiale.

Un livre à lire et un Prix Nobel amplement mérité !

Impossibles adieux de Han Kang
Ed Grasset – 330 pages
Traduction de Pierre Bisiou et Kyungran Choi

jeudi 28 novembre 2024

Han Kang, du Prix Nobel au théâtre Olympia de Tours

 Lorsque le Comité Nobel a attribué son Prix de littérature à la romancière sud-coréenne Han Kang le 10 octobre dernier, bien peu de lecteurs la connaissaient. Par un hasard extraordinaire, la metteuse en scène italienne Daria Deflorian parcourt la France (1) cet automne, avec une adaptation théâtrale du roman de Han Kang, le plus connu en occident, « la Végétarienne ». Le spectacle faisait halte au théâtre Olympia, CDN de Tours, ces jours-ci.


La Directrice du CDN de Tours a eu une formidable intuition en créant ce temps fort autour d’un pays, cette année l’Italie, et en programmant « La Vegetariana » de la metteuse en scène Daria Deflorian, sur une adaptation du roman éponyme de la sud-coréenne Han Kang, sans savoir que cette dernière aurait reçu le Nobel de littérature quelques semaines avant que les tourangeaux puissent voir la pièce.

Daria Deflorian a choisi de centrer son adaptation du roman autour de quatre personnages, les deux sœurs et les deux maris, manière de rendre plus claire la problématique qui découle des relations entre Yonghye et les trois autres, sa sœur, son mari et son beau-frère. Dans une mise en scène minimaliste, un décor des plus sobres, ressortent fortement les nombreux monologues des trois narrateurs et narratrice du roman s’adressant au public, le prenant à témoin comme pour juger cette femme errant sur le plateau de théâtre. Point n’était en effet besoin d’une scénographie grandiose ou d’effets en tous genres tels que le théâtre en offre parfois.

Juste deux trouvailles ingénieuses. Le matelas posé à la verticale contre lequel le couple se positionne debout, comme si une caméra au plafond filmait l’homme et la femme, l’image étant projetée sur le mur. Et pour peindre les fleurs sur le corps de Yonghye, il suffisait de les reproduire sur une vitre et de les projeter sur le mur où se tenait l’actrice nue : magnifique idée !

Daria Deflorian a choisi d’éviter les moments les plus dramatiques du roman, tel « le cri de bête » poussé par Yonghye lors du repas anniversaire de la première partie, ce qui aurait sans doute nui au caractère intimiste, tout en délicatesse voulu par la metteuse en scène.

Trois soirées de représentations au théâtre Olympia de Tours avec une salle pas loin d’être pleine à chaque fois, pour un spectacle en italien avec surtitrages très lisibles, il faut le souligner, un public intergénérationnel, et de chaleureux applaudissements au final. Que demander de plus ?

(1) A l’Odéon (Berthier), Tours, Toulouse, Chambéry et Montpellier

Le roman

C’est l’histoire de deux sœurs dont l’enfance a été marquée par la violence du père. Elles se sont mariées toutes deux. La sœur cadette, une nuit, fait un rêve qui la pousse à devenir totalement végétarienne, au grand désespoir de la famille. Ce rêve la fait pénétrer dans le monde de la schizophrénie et de la folie, se considérant telle un arbre prenant racine.

Le roman se subdivise en trois chapitres :  la première partie dont le narrateur est le mari, décrit la vie du couple jusqu’à une fête anniversaire chez la sœur aînée qui se termine tragiquement ; dans la seconde partie, le narrateur est le beau-frère (mari de la sœur aînée) qui est pris d’une envie sexuelle et artistique qui le pousse à commettre l’innommable ; dans la troisième partie où la sœur aînée est la narratrice, la scène se déroule dans un hôpital psychiatrique où est internée la sœur cadette qui ne s’alimente plus du tout, et à laquelle la sœur aînée vient rendre visite.

Le roman où les maris des deux sœurs n’ont pas le beau rôle, c’est le moins qu’on puisse dire, prend aux tripes le lecteur, par la descente aux enfers de la petite sœur, « le temps ne s’immobilise jamais », répète Han Kang. Derrière l’histoire de Yonghye, le lecteur perçoit l’impossibilité dans la Corée du Sud d’aujourd’hui, de s’écarter de la tradition, des coutumes du pays, de la culture dominante. Le fait que ce soit une femme qui prenne un chemin divergent  montre à quel point selon l’autrice, la société coréenne est encore marquée par le patriarcat.

Une formidable romancière à découvrir !

(La végétarienne - Ed. Le livre de poche, 212 pages)



mardi 23 juillet 2024

Après la Route, le Passager

 « Le Passager » est le dernier roman de Cormac McCarthy (1933 – 2023), paru en 2022, et traduit par Serge Chauvin, aux Editions de l’Olivier. McCarthy est connu pour son roman « la Route », prix Pulitzer de la fiction en 2007.

Bobby Western est plongeur en eaux profondes. Envoyé avec un collègue à la recherche d’un petit avion disparu en mer, mais à quelques mètres sous l’eau, tous deux percent la carlingue, découvrent une dizaine de passagers dont le pilote, et en viennent à la conclusion qu’un autre passager était à bord et est parvenu à s’extraire de l’avion. D’où le titre. On n’en reparlera pratiquement plus.

La suite évoque la fuite de Western poursuivi par la police, mais n’est-ce pas dans son imagination pure ? Rencontre avec deux policiers qui lui présentent des photos, sans qu’on sache à quoi cela correspond. Blocage de son compte en banque, mise sous scellés de sa Maserati. Disparition de documents chez sa grand-mère. Mais tout cela est-il lié ?

Rencontres multiples avec des amis, avec lesquels il discutera de tout et de rien, et qui mourront les uns après les autres. Il apprendra leur mort souvent par hasard.

Sa relation équivoque avec sa sœur cadette Alicia, génie scientifique dès son adolescence, et suicidée. Il recherchera son image, sans la trouver, et espérant la retrouver dans l’au-delà, mais sans y croire vraiment. Son père, ancien physicien, est mort dans la solitude, abandonné par ses collègues chercheurs. Un chapitre consacré à la physique quantique que Western explique d’après les recherches de son père.

Après un hiver passé en ermite dans l’Utah, Western se réfugie sur une île près d’Ibiza, où son périple prend fin.

Roman scientifique, philosophique, mystique, écrit dans un style lumineux, souvent métaphorique, « Le reflet dans la houle d’un bolide en fusion fendant le firmament comme un train enflammé. »

537 pages
24,50 €

 

dimanche 12 mai 2024

Road-movie Kourkovien

Dernier roman d'Andreï Kourkov ; "les Abeilles grises", traduit par Paul Lequesne, nous conte les aventures de Sergueïtch, apiculteur vivant dans cette zone grise dans les années 2016/2017, quand les armées ukrainiennes et séparatistes pro-russes se bombardent mutuellement. Lui vit dans un village déserté, sans électricité, sans commerce, sans rien, si ce n'est Pachka, seul autre habitant de ce village, et ses six ruches dont les abeilles hibernent l'hiver.

Au printemps, Sergueïtch part dans sa vieille voiture, tirant une remorque et ses ruches vers une contrée plus tranquille, là où ses abeilles pourront en toute tranquillité polliniser. Le hasard le conduit jusqu'en Crimée, occupée depuis peu par la Russie.

Trois femmes traversent le roman : celle de laquelle il a divorcé et qui vit dorénavant dans une grande ville avec leur fille ado; une épicière rencontrée sur le chemin et qui souhaiterait bien refaire sa vie avec lui; enfin, une femme tatar en Crimée, dont le cadavre du mari vient de lui être restitué par la police russe.

Mais il rencontre aussi, partout où il passe, la haine de l'autre, celui qui est différent. En Crimée, les russes qui n'ont qu'un souhait, celui qu'on les débarrasse des Tatars; chez l'épicière, la haine des villageois le prenant pour un "Donetsk" du Donbass ; et chez lui, dans son village, entre ceux qui se combattent. Kourkov considère que le genre animal peut être supérieur au genre humain, prenant l'exemple des abeilles dans leur ruches ayant créé le communisme, où chacun a sa tâche bien définie. Il déchantera au final, une abeille grise étant rejetée par ses consœurs.

Roman écrit dans un style magnifique, très kourkovien, où l'auteur décrit abondamment les rêves de Sergueïtch, et ne se départissant pas de son esprit imaginatif, l'apiculteur s'allongeant sur ses ruches afin de soigner ses maladies. Et ça fonctionne !

Prix Médicis 2022
Ed. Liana Levi
300 pages
23 €

vendredi 20 octobre 2023

Sale temps pour les braves

Roman de Don Carpenter, traduit en français en 2012, longtemps après sa mort survenue en 1995.

Jack Levitt, jeune paumé des années 50 dans l'Amérique d'après guerre, navigue entre l'orphelinat, la maison de correction, les rings de boxe, la prison, les petits boulots, le mariage, un enfant et la solitude ayant tout perdu, femme et enfant.

Au croisement de sa vie, on en rencontre d'autres comme lui, qui errent de bars en bars, dans les salles de billard, sans avenir, tel Billy Lancing, avec lequel une "connexion" d'homosexualité se nouera. Ce dernier, blanc de peau, mais avec quelques signes de négritude, est considéré par la société US comme "nègre".

Très beau roman édité chez Cambourakis et traduit pas Céline Leroy. 462 pages.


dimanche 28 mai 2023

La Plâtrière de Thomas Bernhard

« La Plâtrière », roman de Thomas Bernhard publié en allemand en 1970, en français en 1974, évoque le couple Konrad, elle paralysée,, tous deux âgés, reclus dans une immense demeure, sorte de prison, en forêt autrichienne.

Dès le début, on sait que l’homme a assassiné sa femme avec un fusil. Le roman, mis à part les 4 ou 5 premières pages, ne contient qu’un seul chapitre et un seul paragraphe. Néanmoins, il n’est en rien indigeste, au contraire !

Les 200 pages et un peu plus ne sont que les témoignages de Wieser et Fro, on n’en sait pas plus sur eux, qui racontent au narrateur (lui non plus, on ne sait qui il est, mis à part qu’il semble être agent d’assurances), ce que le meurtrier, Konrad, leur a dit de sa vie, et surtout des dernières années passées à la Plâtrière.

Son but à Konrad aura été d’écrire un « essai sur l’ouie » dont il ne rédigera pas la moindre ligne. On sait qu’il s’occupe de son épouse, qu’il lui lit du Kropotkine (qu’elle déteste) et du Ofterdingen qu’elle adore. Mais surtout qu’il utilise sa compagne afin de poursuivre ses expériences sur l’ouie par la méthode d’Urbantschitch (mystère !). Epouse esclave de son mari, mais aussi mari esclave de l’épouse.

Thomas Bernhard use de très nombreuses répétitions, chaque chose est répétée inlassablement jusqu’à plus soif, mais dans un style magnifique. Répétitions, mais aussi oppositions, contradictions. « L’infirmité de la femme était une folie, tout comme la folie du mari, une infirmité. » « Ainsi alternent les deux pensées, celle de pouvoir rédiger mon traité sur l’ouie parce que je suis à la Plâtrière, et celle de ne plus jamais pouvoir le faire parce que je suis à la Plâtrière. »

On sent l’influence de Kafka dans ce roman, peinture terrible de la société bourgeoise autrichienne en décomposition, celle qui ne s’est jamais affranchie du culte d’Hitler.

La Directrice du CDN d’Orléans, Séverine Chavrier, l’a adapté au théâtre sous le titre « Ils nous ont oubliés », passé à l’Odéon, au TNS de Strasbourg, au Portugal, bientôt au CDN d’Orléans, puis en tournée à Genève ou Villeurbanne. 

dimanche 25 décembre 2022

Catch 22 : la folie du monde en 1944

« Catch 22 » est un roman de l’américain Joseph Heller, publié en 1961, et en Français en 1964. Il est considéré par la « Modern Library » comme faisant partie des 10 meilleurs romans de langue anglaise de tout le 20ème siècle.

L’action se déroule durant la seconde guerre mondiale. Sur une petite île italienne, une escadrille d’aviateurs part en missions afin de bombarder, soit les lignes ennemies, soit plutôt des ponts, afin de couper les allemands de toute retraite. L’auteur met en scène une vingtaine de militaires, médecins, infirmières, aumôniers, dans un déluge de pitreries, de stupidités, le mot « cinglés » pour les définir revenant à de nombreuses reprises. Le lecteur se retrouve ainsi plongé dans un fou rire sans équivalent me semble-t-il.

Mais petit à petit, tout au long des 500 pages, Heller s’empare d’autres thèmes, même si l’humour revient à intervalles. Le lecteur se retrouve plongé lors des « missions », en plein tirs de DCA allemande, les personnages décrits par Heller disparaissant les uns après les autres lors de ces missions. Cependant, Heller dénonce le capitalisme américain au travers d’un personnage, Milo, défiant toute vraisemblance, la torture avec un aumônier qui se retrouve dans une cave, ou les pires défauts de l’âme humaine, mais toujours de manière détournée, maniant la satire, l’ironie et l’humour puisqu’on peut rire de tout. Il a alors recours au surréalisme, et ses figures parallèles, nous transposant dans des mondes irréels, qui peuvent ressembler à des rêves ou des cauchemars. In fine, la description d’un homme jeune, touché par la DCA, se mourant à l’arrière d’un bombardier, a de quoi glacer le lecteur.

Plus les militaires sont gradés et plus ils sont dépeints comme des nullités absolues, planqués sur l’île ou ailleurs, poussant les aviateurs à toujours plus de missions, refusant obstinément leur rapatriement au pays. Il faut dire que Joseph Heller a connu cette guerre mondiale, précisément dans l’aviation US. Il connaît donc bien le milieu et on peut légitimement penser qu’il dépeint ce qu’il a vu, mais de manière détournée.

Le titre « Catch 22 » signifie « Article 22 », celui qu’on oppose toujours à qui fait une demande légitime, pour la refuser. Roman exceptionnel à lire !

vendredi 12 août 2022

Une famille en décomposition

Alex Schulman est romancier suédois. On lui doit « Les Survivants », paru récemment chez les libraires, premier roman de l’auteur, traduit magistralement, dans une langue très élaborée, par Anne Karila.

« Les Survivants », c’est l’histoire d’une famille qui l’été, se réfugie dans un chalet, au bord d’un lac au milieu d’une forêt immense, où personne d’autre ne met jamais les pieds. Le père qui n’arrête pas de manger, la mère de fumer, les deux de boire, et trois garçons, Nils l’aîné, Pierre le plus jeune, et au milieu Benjamin, personnage central du roman. Sans oublier Molly. On suit cette famille sur une vingtaine d’années, les chapitres s’enchevêtrant dans les époques, tel un jeu de légo qu’il suffirait d’en placer les éléments dans le bon ordre.

Un drame a eu lieu dans cette forêt, on le sait vers le milieu du roman, on en connaîtra les détails au final. Famille à problèmes où on ne mange plus ensemble lors des repas, où parents et enfants peuvent en venir aux mains, ou bien s’aimer tendrement. L’auteur distille au travers des chapitres, des détails qui peuvent mener le lecteur sur de fausses pistes, les personnalités des uns et des autres étant des plus complexes. Véritable dédale de sentiments les plus divers, Alex Schulman nous livre un roman complexe, d’une grande limpidité, qui laissera un souvenir très fort au lecteur.

Les Survivants
Alex Schulman
Traduit par Anne Karila
Éditions Albin Michel
285 pages
19,90 €

 

samedi 2 avril 2022

La Chute des Princes... à lire !

Robert Goolrick est un écrivain américain, issu d’une famille pauvre, mais qui après un passage en Europe, retourne aux USA et se retrouve propulsé dans les hautes sphères d’une agence de publicité. Passé la cinquantaine, il écrit. Son roman, « La Chute des Princes », s’il n’est pas autobiographique, reprend des thèmes de sa vie.

New-York dans les années 1980, ses milliards de dollars qui fleurissent à Wall Street, ses restaurants chics, ses jeux où on peut perdre des sommes considérables, et ses quartiers pauvres où sévit la délinquance, les prostitués hommes, femmes et travestis, et où grouillent les rats.

Le narrateur est devenu trader ou golden boy, comme on veut, a gagné des fortunes considérables pour son PDG et lui-même, a trouvé une superbe épouse adorable, a dépensé des sommes considérables, a consommé alcool et drogue lors de folles nuits, puis tout s’est effondré, licenciement, mise à la porte du logis conjugal, et la misère au final. D’autres comme lui ont suivi la même trajectoire, menant pour certains au suicide.

Il raconte, mêlant au long des chapitres, des souvenirs de sa vie de trader, et de son autre vie, celle de la déchéance. Au final, il se relève, employé dans une librairie, connaissant à peu près tout de la littérature, considérant « A la recherche du temps perdu » de Proust comme le meilleur roman de tous les temps, et terminant par une citation du poème « Ozymandias » (Vous ne connaissez pas ? Normal !).

Roman à lire et auteur à connaître ! C’est superbement bien écrit. Prix Fitzgerald en 2015, où Robert Goolrick, présent à Juan les Pins pour la remise de son prix, déclare : « être remarqué est une grâce, être choisi dépasse l’entendement… Nous sommes de l’espèce qui raconte des histoires depuis toujours et pour toujours; dans les états du Sud, nous avons un don particulier en la matière, nous sommes nés l’anecdote à la bouche, à boire du Bourbon et à narrer des histoires et nous chérissons notre histoire orale… ».

La Chute des Princes
Robert Goolrick

Traduction : Marie de Prémonville
230 pages
Ed. Anne Carrière

lundi 14 mars 2022

L'adolescence sans avenir

« Leurs enfants après eux », de Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018, nous parle d’une petite ville fictive de l’Est de la France, proche du Luxembourg, dans les années 1990, où les hauts fourneaux sont à l’arrêt, où le chômage s’envole, où restent les petits boulots mal payés, où la jeunesse perd tout espoir, et où la bière coule à flots continus.

L’auteur met principalement en scène deux familles, l’une de l’immigration marocaine, l’autre présente dans cette région depuis des générations. Pointent au sein de ces deux familles, deux jeunes, Hacine et Anthony, dont les chemins se croisent, s’éloignent, pour se rapprocher enfin, dans des relations difficiles, voire conflictuelles, alors que leurs intérêts de classe sont communs.

Le roman se subdivise en 4 périodes, toutes au mois de juillet par fortes chaleurs, de 1992 à 1998, en sautant les années impaires, et se termine le lendemain de la demi-finale de la coupe du monde de foot, remportée par la France face à la Croatie. Les pages racontant ce match au travers des bars de la ville sont une vraie pépite.

Nicolas Mathieu décrit la vie de ces français, sans perspectives, condamnés à vivre là,  parce qu’ils sont nés dans ces familles où tout se perpétue de génération en génération. Description minutieuse, où l’on sent bien que l’auteur aime cette population qu’il qualifiait récemment de « France bac Pro », métaphore de celles et ceux qui vont grossir les stats du chômage et voter à l’extrême droite puisque la Gauche avait cessé de s’adresser à elle. Et notamment de cette jeunesse, de ces adolescents qui découvrent l’amour, la vie, sa dureté, le couple qui déraille vite, l’alcool, les drogues et la désespérance.

Ecrit dans un style alerte, le roman se lit très agréablement. Mais les choses ont-elles changé depuis ? Certainement pas, l’auteur aurait pu placer son roman dans les 2010, sans rien changer ou presque, mentalités identiques, smartphones en plus, si ce n’est en remplaçant la Croatie par la Belgique. Roman à lire et à faire lire.

Editions Acte Sud
425 pages

jeudi 24 février 2022

Nobel en Tanzanie

Abdulrazak Gurnah a reçu le prix Nobel de littérature en 2021. Très peu connu en France, deux ou trois romans traduits et depuis longtemps épuisés, « Paradis » a été réimprimé récemment.

Gurnah, né à Zanzibar en 1948, vit depuis longtemps en Grande-Bretagne. Mais dans ses romans, il parle de sa région natale. C’est le cas de « Paradis ». L’histoire se déroule dans l’actuelle Tanzanie, peu avant la première guerre mondiale. Yusuf, un jeune adolescent, est vendu comme esclave à un riche marchand afin de payer les dettes de son père. S’il a le statut d’esclave, il est en fait employé dans un magasin, sans salaire.

Le lecteur suit Yusuf pas à pas, dans l’ombre de son maître et protecteur, dit l’oncle Aziz. Il participera à une longue traversée du pays, son maître pratiquant le commerce. Parcourant des villages tenus par des sultans, face aux dangers, serpents, moustiques, maladies, la troupe après de longs mois, reviendra à son point de départ. Les premiers émois amoureux gagnent Yusuf. Gurnah décrit le colonialisme allemand, et n’est pas tendre dans ses propos.

Le roman est écrit dans un style très alerte, la langue d’une grande richesse. La religion est omni présente, mais Gurnah est très habile, on sent chez lui une prise de distance avec l’islam. La grande question qui agite le roman est le repli, l’acceptation de son sort, ou la rupture, l’envol vers une nouvelle vie, rompant avec le statut d’esclave.

Paradis
Traduction de Anne-Cécile Padoux
Denoël
280 pages / 20 €

jeudi 20 janvier 2022

La libération de Paris vue par Sadorski

Romain Slocombe, vous connaissez ? Né en 1953, il est auteur de bandes dessinées, réalisateur de courts-métrages, illustrateur, écrivain pour la jeunesse, et romancier. Il est surtout connu actuellement pour la série Sadorski, dont cinq volumes sont déjà parus.

L’inspecteur Léon Sadorski est un personnage de fiction, mais qui ressemble étrangement à cet autre inspecteur Louis Sadosky, de la Direction des Renseignement généraux, chargé sous l’occupation de la traque des juifs. Slocombe nous immerge dans le Paris des années 1942 à 1944, suivant pas à pas ce flic, véritable ordure à tous points de vue, livrant juifs et résistants à la Gestapo, assassinant sans vergogne, violant, rackettant, insultant ceux qui sont sous ses ordres, lors de cette période des plus sombres de l’histoire de France, où ceux qui détenaient un pouvoir pouvaient agir sans aucune limite, ni contrôle.

Dans son dernier roman, « L’Inspecteur Sadorski libère Paris », Slocombe nous fait revivre les mois de juillet et août 1944, jusqu’à la Libération de Paris. Non pas en valorisant les héros de la Résistance, ou en enjolivant les choses. Mais Slocombe a effectué un travail de fourmi dans les diverses archives auxquelles il a pu accéder, racontant par le détail ces journées terribles, où l’on tuait et torturait en toute liberté du côté des gestapistes. C’est bien la bête immonde qui est décrite dans ces pages, dans un style littéraire limpide, roman d’histoire qui nous en apprend beaucoup plus que toutes les encyclopédies sur le marché. De l’assassinat de George Mandel à la révolte des détenus de la prison de la Santé et de la répression qui a suivi, aux journées fatidiques des 22 au 24 août 1944, Slocombe est un expert ! Quant au titre, il peut être compris sur plusieurs niveaux. Si ses collègues flic ont retourné leurs vestes, comme d’ailleurs bon nombre de collaborateurs, ou simples français qui n’avaient cessé de haïr et maudire les juifs comme aujourd’hui on déteste les migrants, lui Sadorski a libéré Paris en ce sens où Paris a été libéré DE et non PAR Sadorski. Plus qu’une nuance !

C’est donc le 5ème. On nous promet le 6ème cette année, et dernier sans doute.

Editions Robert Laffont
650 pages / 21 €

•    2016 : L'Affaire Léon Sadorski
•    2017 : L’Étoile jaune de l'inspecteur Sadorski
•    2018 : Sadorski et l'Ange du péché
•    2020 : La Gestapo Sadorski
•    2021 : L'Inspecteur Sadorski libère Paris
•    2022 : J'étais le collabo Léon Sadorski (à paraître)

mercredi 15 décembre 2021

Un Goncourt d'une beauté littéraire incomparable !

Mohamed Mbougar Sarr, né au Sénégal, remporte le prestigieux Prix Goncourt 2021 pour son roman « La plus secrète mémoire des hommes ». Sans doute un des romans les plus forts, les plus profonds, les plus beaux qu’il m’ait été donné de lire, je parle évidemment de littérature contemporaine.

Ce roman parle de littérature. En exergue, une citation de Roberto Bolaño extraite des « Détectives sauvages ». On pense aussitôt au roman fleuve de Bolaño, « 2666 », quand quatre personnages se lancent à la recherche d’un écrivain que personne ne connaît, « Benno von Archimboldi ». C’est précisément le thème du roman de Mbougar Sarr dans lequel un jeune écrivain enquête sur un autre nommé Elimane et dont le seul roman connu, « le Labyrinthe de l’inhumain » avait défrayé la chronique littéraire parisienne quelques années avant la seconde guerre mondiale. Qu’est-il devenu, est-il toujours vivant ?

Si « La plus secrète mémoire des hommes » parle de littérature, le roman nous parle aussi du Sénégal et des luttes populaires, de la vie de ses habitants dans les villages, de l’Afrique en général, des conséquences du colonialisme, de ceux qui rêvent de vivre comme les Blancs et de ceux qui le refusent. On croise au fil des voyages à travers le temps et l’espace, la Résistance française sous l’occupation, la dictature argentine, les massacres d’ethnies en Afrique… Et l’amour… Le style est admirable, on découvre des pages entières d’une beauté littéraire incomparable. Mbougar Sarr fait preuve d’une érudition fabuleuse, donnant parfois le sentiment qu’il a déjà tout lu à l’âge de 31 ans.

Roman d’un jeune écrivain noir, qui parle d’écrivains et d’écrivaines de fiction, et qui pose « l’alternative devant laquelle hésite le cœur de toute personne hantée par la littérature : écrire, ne pas écrire. » 

Editions : Philippe Rey / Jimsaan
457 pages
22 €

dimanche 7 novembre 2021

Confronté à un monstre

Tiffany Tavernier, fille de Bertrand décédé cette année, publie son dernier roman, « L’Ami » aux éditions Sabine Wespieser, petite maison comme il s’en est créé ces dernières années aux côtés ou face aux monuments de l’édition. On pourra noter avec plaisir que le Goncourt a été attribué cette année à l’une de ces petites maisons d’édition. J’y reviendrai (sur le roman primé par le Goncourt).

Tiffany Tavernier pose la question du devenir d’un couple mis face à la réalité d’un voisin meurtrier en série (on pense alors à Dutroux) alors que rien ne pouvait laisser présager ces meurtres de jeunes filles perpétués dans la maison d’en face sans qu’on ne voit rien, qu’en n’entende rien, et alors que l’assassin était le meilleur ami du couple. Comment se positionner ? Peut-on continuer à habiter en face de la maison maudite ? Comment réagir face aux journalistes inquisiteurs ? Face à l’opinion publique ? Dans son travail ? Et dans son couple ?

Le roman se divise en deux parties. Si la première pose ces questions-là, la seconde fait intervenir différents personnages sans liens entre eux, et parfaitement invraisemblables dans la continuité. Thierry le narrateur, le voisin, nous entraîne dans son périple, sorte de road movie, qui le ramènera chez lui, dans un tout autre esprit, une mentalité différente, qui lui permettra d’appréhender le réel au lieu de s’enfermer dans sa bulle.

Roman rédigé dans un style fort agréable, sans relâchement dans l’écriture, en lien avec les problèmes sociaux et sociétaux actuels, duquel le lecteur restera accroché jusqu’à la conclusion.

mardi 26 octobre 2021

Quand cinéma et littérature se rejoignent


Je découvre William Boyd, écrivain britannique né en 1952 au Ghana, passant une partie de l’année dans le Périgord, avec à son actif près d’une vingtaine de romans traduits en français. Son dernier, « Trio », une perle, un bijou, un chef d’œuvre.

Boyd nous entraîne dans le monde du cinéma. Nous sommes à Brighton, sur la côte anglaise, une équipe tourne un film dont on ne saura pas grand-chose. Le roman de Boyd tourne autour de trois personnages (d’où le titre) : il y a là le producteur, plus très jeune, homo en cachette, une jeune américaine star mondiale du cinéma à la vie amoureuse chaotique et adepte des anti-dépresseurs, et l’épouse du réalisateur, romancière, alcoolique, et qui n’écrit plus depuis dix ans. Ces trois là sont entourés de toute une panoplie de personnages secondaires, la plupart faisant partie de l’univers cinématographique, acteurs, scénaristes, directeur de la photo… Univers Impitoyable !

Nous sommes en août 1968, soit deux mois après les « évènements » de mai en France. Boyd, francophile, déplacera son histoire jusqu’à Paris, parcourant les rues, les hôtels, les quartiers, dans un style littéraire tout à fait agréable, bien loin des platitudes linguistiques actuelles, sans doute aussi grâce au talent de la traductrice Isabelle Perrin (ainsi que de John Le Carré).

Derrière leurs histoires se dresse l’empire de l’argent : on s’arnaque entre producteurs, on organise des fêtes somptueuses alors qu’on frise la faillite… c’est l’époque de la naissance du porno. Trois êtres pris dans le tourbillon de l’argent, le monde du clinquant, un monde qui bascule vers le libéralisme financier où tout s’étale au grand jour. Et pour ces trois-là, trois fuites en avant, trois façons de fuir ce monde, trois destinées différentes. Un magnifique roman à lire et faire lire !

Trio
William Boyd
Ed. du Seuil (420 pages)

mercredi 13 octobre 2021

Nouvelle enquête de Philippe Jaenada

Philippe Jaenada m’avait enchanté il y a quelques années avec « la Serpe » (Prix Fémina), enquête d’investigation sur un crime commis durant l’occupation où il démontrait que celui qu’on avait accusé n’était pas le meurtrier. Ici, il récidive avec « Au Printemps des monstres », roman (le terme est utilisé par Jaenada, je préfère celui d’enquête, mais peu importe) consacré à l’affaire Luc Taron, enfant de 11 ans enlevé et assassiné en 1964. A l’époque, un mystérieux « étrangleur » envoya une cinquantaine de lettres anonymes aux journaux, à la police, aux parents de l’enfant, déclenchant une de ces grandes peurs qui pouvaient traverser la France. Il fut arrêté quelque temps plus tard, mais il se jeta de lui-même « dans la gueule du loup » comme il le déclara. Il revendiqua le meurtre, on le jugea et il fut condamné à perpétuité, alors qu’à l’époque, la guillotine attendait ce genre de crime. Peut-être parce que le jury se posa quelques questions. Son nom était Lucien Léger. Il fut libéré au bout de 41 ans (un record) et mourut 3 ans plus tard en 2008.

Jaenada a consacré quatre années de travail, quasiment jour et nuit comme il le dit, à étudier l’affaire, ses incohérences, le passé des protagonistes, l’attitude de ses avocats, des policiers, du juge d’instruction, des journalistes. Il a passé au crible tous les éléments du volumineux dossier, d’où il sort intimement persuadé de la presque innocence de Léger qui lui-même s’était rétracté au bout d’un an. Mais trop tard, la justice tenait son coupable, elle ne le lâcherait plus. Les demandes de révision ou de libération conditionnelle seront régulièrement rejetées jusqu’en 2005.

De multiples invraisemblances émaillent l’affaire, mais l’une d’elles plus que les autres, à savoir l’affaire de mœurs dont Léger accuse Taron, le père, d’avoir trempé quinze ans auparavant. Comment Léger, enfant à cette époque, avait-il été mis au courant ? Mystère !

Jaenada découvre l’épouvante, celle des adultes, des monstres comme dit le titre du livre, les parents Taron d’abord, les amis de Léger ensuite probablement les vrais coupables, c’est dur à dire mais l’enfant était une véritable calamité, toute une faune sociétale qui au milieu des années 60 (la 5ème République n’a que 5 ans) tente de jouir de la vie, certains atteignant la lumière, la richesse, les autres penchant vers la misère. Cette société qui explosera peu après en Mai 1968.

Le style est très alerte, les 750 pages se dévorent à bonne allure, l’écriture est belle ponctuée de pointes d’humour, d’ailleurs le roman fut de la 1ère liste Goncourt avant de disparaître. Dans la dernière partie, Philippe Jaenada se penche sur la vie de Solange Léger, l’épouse de « l’Etrangleur » qui soit dit en passant n’a pas étranglé puisque l’enfant ne portait pas de marques d’étranglement. Enfance de misère, placements successifs, scolarisation, bons résultats scolaires (les extraits de ses lettres montrent un beau style littéraire et une grande intelligence), rencontre avec Lucien Léger, mariage, retour à la misère à Paris, santé déclinante, va-et-vient entre chambres d’hôtels et d’hôpitaux, et décès à 31 ans annoncé par un certain Yves Mourousi sur France Inter. Il ira loin celui-là ! Philippe Jaenada se prend d’une véritable compassion pour cette femme, morte alors que Jaenada n’avait que 5 ans, la seule en laquelle il éprouve de la pitié, voire une certaine dévotion (la dernière phrase est sublime). Il la suivra pas à pas, ira dans les hôtels où elle a vécu, dans les hôpitaux où elle a été internée, la seule de toute cette histoire à n’avoir pas eu de tombe. A cette époque, les pauvres étaient destinés à la fosse commune.

Au Printemps des Monstres
Philippe Jaenada
Editions Mialet - Barrault

samedi 10 juillet 2021

En Sardaigne, Milena Agus ravit ses lecteurs

En 2016, la cinéaste Nicole Garcia nous proposait « Mal de Pierres », avec Marion Cotillard dans le rôle principal, film présenté à Cannes en compétition officielle et que j’avais beaucoup aimé. Ce film était une adaptation d’un roman éponyme d’une écrivaine sarde, Milena Agus, laquelle vient de nous livrer un nouveau roman, « une Saison douce », à même de bouleverser le lecteur.

« Une Saison douce », c’est l’histoire d’un village sarde, en pleine décomposition. Le travail devient rare, les hommes cultivent les artichauts, les femmes n’ont plus le courage de rien, les enfants ont disparu, partis pour toujours, les maisons qui ne sont plus entretenues se lézardent, les champs sont envahis de mauvaises herbes. Mais un jour, un groupe de migrants encadrés par des humanitaires débarquent dans le village. Nous sommes évidemment en pleine actualité.

Les « envahisseurs », tel est le surnom donné par les autochtones aux nouveaux arrivants, sont logés dans une « ruine », comme l’appellent les villageois. Inutile de préciser que la majorité de la population les rejette. Mais quelques femmes, dont la narratrice, vont à leur rencontre, essaient de tisser des liens, Milena Agus décrit avec infiniment de bonheur, les relations qui s’établissent au sein de chaque entité humaine, les villageois, les humanitaires et les migrants. Cependant, elle ne nous berce pas d’illusions sur l’absence de liens inter-groupes, chacun restant bloqué sur son appartenance quasi ethnique. La vie reprend ainsi dans ce village perdu, les arbres donneront à nouveau des fruits, les fleurs refleurissent. Le temps d’une saison, semble vouloir dire l’autrice.

Un très beau roman que j’invite à lire, peut-être destiné lui aussi à une adaptation cinématographique, qui sait ?

Traduit de l’italien par Marianne Faurobert
Editions Liana Levi