samedi 25 avril 2026

Quand l'homosexualité traverse les strates tunisiennes


« A voix basse » de la réalisatrice franco-tunisienne Leyla Bouzid, est un petit bijou cinématographique, qui dans une Tunisie peinant à sortir du fondamentalisme religieux, explore les degrés de l’homophobie, dans toutes les strates de la société.

Lilia, la trentaine, ingénieure en France, revient dans sa ville natale, Sousse, assister aux obsèques de son oncle. Pas seule, puisque Alice, sa compagne-conjointe l’accompagne, mais prudente, reste dans un hôtel proche de la ville.

Funérailles comme on les découvre, avec psalmodieurs, étalage des pleurs, femmes d’un côté et hommes de l’autre. Bientôt, Lilia surprenant une conversation, comprend que l’oncle qu’on porte au cimetière, était « la honte » de la famille, homosexuel qu’on a marié de force à une femme. La suite est une enquête de Lilia sur les traces de son oncle, et l’arrivée impromptue d’Alice, ne supportant plus la solitude à l’hôtel. Mais qui est donc cette femme, s’interrogent mère et tante de Lilia ?

Moments de très forte émotion au détour de regards fulgurants, quand la mère de Lilia découvre le lesbianisme de sa fille, « je suis comme ça » de répondre Lilia, ou lorsque devant le policier chargé de tirer au clair la mort de l’oncle, Lilia lui tend ses poignets en lui avouant son homosexualité, ou encore à la sortie du commissariat ou une paire de gifles est échangée entre père et fille.

Une jeune actrice éclate dans le rôle de Leila, Eya Bouteraa, laquelle tient l’écran quasiment durant une heure cinquante, froide, déterminée à conquérir le droit de vivre telle qu’elle en a envie, y compris en Tunisie, mais aussi partageant l’esprit de famille ; à ses côtés, Marion Barbeau, la complice, au regard perçant et interrogateur, qui nous offre un moment de danse intense, où la caméra aurait pu prendre plus de recul, le gros plan n’étant peut-être pas le plus indiqué ici. Enfin, Hiam Abbass, mère de Leila, terriblement froide, au regard dur, terrible quand elle comprend… Cette dernière supporte le poids de la tension du film, au même titre que Eya Bouteraa. Un sacré duo de femmes et d’actrices ! Le film de Leyla Bouzid, présenté à la Berlinale 2026, est une affaire de femmes fortes.

dimanche 12 avril 2026

Immixtion au sein de la grande bourgeoisie


Adapté du roman d’Hélène Lenoir, « son Nom d’avant », le second long métrage de David Roux, « La femme de » explore le milieu de la bourgeoisie réactionnaire, catholique et pleine de fric. L’épouse du patriarche, lequel ne se déplace plus qu’en fauteuil, vient de mourir. Voici la famille réunie pour les obsèques. Antoine est le chef et projette de s’installer dans la demeure familiale, joli manoir angevin, avec son épouse Marianne qui n’a pas son mot à dire, et leurs deux enfants. La sœur d’Antoine, Lili, célibataire, est la seule à tenir tête à son frère, lequel finira par la mettre à la porte.  Une fois installé au manoir, au grand désespoir de Marianne qui devient en quelque sorte, la bonne chargée de veiller sur le grand-père, s’occuper de la cuisine, des enfants et tutti quanti, le chef règne en maître.

Au fur et à mesure, on apprend que tout n’est pas rose dans cette famille. Marianne, délaissée par son mari, couche parfois avec son beau-frère, lequel pourrait bien être le père du jeune garçon. Quand survient un photographe qui a connu Marianne autrefois, avant qu’elle ne rencontre Antoine et pénètre, issue d’une famille pauvre, au sein de ce milieu de la haute bourgeoisie.

Mélanie Thierry interprète une Marianne toute en retenue, ballotée entre ses enfants, son mari l’ignorant, le beau-frère qui rêve de coucher avec elle, le photographe au rôle ambigu, et le reste de la famille. On la sent prête à exploser, filmée de très près par la caméra à l’épaule, mais se contrôlant plus que de raison afin de protéger sa progéniture. Par petites touches, on la sent s’approcher du moment de rupture. Elle est accompagnée par un excellent Eric Caravaca dans le rôle d’Antoine, le mari, le chef aux propos incendiaires pour qui lui résiste.

Cependant, et là réside le problème, sans avoir lu le roman d’Hélène Lenoir, on ne peut qu’être gêné par le côté caricatural de cette famille, aux répliques déclenchant parfois les rires, propos venant d’un monde hors sol. On ne trouvera pas en son sein, le moindre personnage qui ne soit pas imbu de la pseudo supériorité de sa classe sociale, même les deux enfants semblant déjà contaminés.

Ceci étant dit, le film de David Roux risque fort de remplir les salles obscures, on ne s’en plaindra pas, tant l’interprétation que donne Mélanie Thierry à son personnage se situe au sommet. Rien que pour elle, il faut aller découvrir ce qu’est une femme de

dimanche 5 avril 2026

Yellow letters : Autopsie à la marge d’une dictature


Auréolé d’un Ours d’Or à la dernière Berlinale en 2026, le long métrage du cinéaste allemand İlker Çatak, né à Berlin dans une famille turque, « Yellow letters », met en scène une famille vivant à Ankara, Aziz universitaire et metteur en scène, Derya célèbre comédienne, et leur fille Ezgi, adolescente pratiquant la musique. Alors que la première d’une création théâtrale s’achève en présence du gouverneur, Derya refuse de se faire prendre en photo avec lui. Quant à Aziz, alors qu’une manifestation pour la paix se déroule dans la rue, il laisse ses élèves étudiants s’y rendre sans s’y opposer. Peu après, lui est révoqué et la pièce est suspendue par les autorités. Qui des deux a déplu ? nul ne le sait. Incapables de payer leurs dettes, ils partent à Istanbul vivre chez la mère de Derya.

İlker Çatak analyse l’évolution de cette famille d’intellectuels qui, si elle n’est pas activiste dans l’opposition à la dictature d’Erdogan, ne la porte pas dans son cœur. Si au départ, c’est Derya qui semble la plus opposée au régime, prête à la confrontation avec son représentant, le gouverneur, lui paraît abasourdi par l’éviction dont il est l’objet. Au fur et à mesure, c’est le père qui, devenu chauffeur de taxi, est tout près d’exploser face à la situation dramatique où vit sa famille, situation dont il se sent responsable, tandis que Derya est parvenue à intégrer une série télévisée dans un premier rôle, alors que cette série sera diffusée sur une chaîne télé d’extrême droite, façon CNews en France.

Question fondamentale : doit-elle accepter l’argent de cette télé, ou non. Le couple diverge sur la réponse à apporter. Inévitablement, le couple explose, suite à une scène culte où les deux époux règlent leurs comptes dans la voiture, avant de se rendre à la police signaler la disparition de leur fille ado, ne supportant plus la situation. Par une ellipse finale, c’est Ezgi qui parviendra à ressouder le couple.

Le cinéaste a pu compter sur un duo d’artistes au sommet de leur art de comédien et comédienne, dans un film où Berlin prête son image à Ankara, et Hambourg à Istanbul, le tournage en Turquie s’avérant probablement périlleux. Un film exceptionnel, long de deux heures, qui mériterait une programmation importante dans les cinémas français, ce qu’il n’a malheureusement pas. Car le monde de la culture en France, si on n’y prend garde, risque fort de connaître le sort de Derya et Aziz.

jeudi 19 mars 2026

Autopsie de la collaboration et naissance d’une extraordinaire actrice

Ne surtout pas être effrayé par la durée du dernier long, très long métrage de Xavier Giannoli, « Des rayons et des ombres », titre d’un ensemble de poèmes de Victor Hugo : 3 h et 15 minutes ! Il devrait rafler de nombreux Césars lors de la prochaine cérémonie début 2027. Adapté de la vie d’un père et de sa fille du début des années 30 jusqu’à la libération, soit Jean et Corinne Luchaire. Lui Directeur de journal, elle jeune actrice.

Nastya Gobuleva et Jean Dujardin

Pacifiste convaincu dans sa jeunesse, il va petit à petit évoluer vers la collaboration, au contact d’un ami rencontré en 1930, Otto Abetz, lequel finira ambassadeur du Reich à Paris en 1940. Quant à sa fille, elle sera une célèbre actrice connue au travers de son premier film, avant de sombrer dans les fêtes, l’alcool et le sexe. Tous deux sont atteints de tuberculose aiguë, toux et crachats de sang à la clé, leur espérance de vie étant limitée, Corinne meurt à l’âge de 28 ans.

Xavier Giannoli a-t-il réalisé un biopic (qu’est-ce qui est vrai dans le film, et qu’est-ce qui relève de la fiction) ? Si le cinéaste a très correctement reproduit la vie durant ces années d’occupation, de ceux et celles qui avaient choisi la collaboration, entre fêtes et orgies, Giannoli évite totalement à la fois le Front Populaire de 1936, ainsi que les actes de la Résistance dans Paris, dont on sait qu’ils furent de plus en plus nombreux au fil des années, jusqu’à sa libération. Choix du cinéaste que l’on peut accepter ou critiquer !

Quant à Jean Luchaire, il apparaît comme un individu se laissant entraîner, sans guère résister, dans la collaboration sans le vouloir, un peu comme un baigneur qui se retrouverait à 200 mètres du rivage entraîné par la mer. Et c’est là que le bât blesse. Comment comprendre alors sa fuite à Sigmaringen, le réquisitoire du Procureur lors de son procès en 1946 et sa condamnation à mort ? Il y a là quelque chose qui ne va pas. Erreur judiciaire ou falsification ? Je laisse à chacun et aux historiens, le soin de répondre.

Jean Dujardin incarne à merveille cet homme, patron de presse, collabo sans le vouloir. Quant à sa fille Corinne, la jeune Nastya Golubeva, fille de Leos Carax, est tout à fait exceptionnelle. Elle mérite à elle seule toutes les louanges possibles, entre son film où elle crie « je suis innocente », le passage au sanatorium, sa fuite en Forêt Noire, et in fine dans son appartement où elle enregistre ses mémoires après la guerre.

Les réserves étant faites, le dernier film de Giannoli est tout simplement une merveille cinématographique, à la fois picturale (les décors et costumes sont absolument splendides), et musicale (le requiem de Mozart sur un des moments les plus tragiques). Un film comme on n’en voit plus guère dans le 7ème art français. Mais avec 31 millions d’euros, Giannoli a fait des prouesses.

lundi 9 mars 2026

Conférence théâtrale sur les femmes oubliées : Une frise historique lumineuse !


Aurélie Plaut et Bénédicte Vrignault
, de la Compagnie « Je est un autre », basée dans le Montargois, ont imaginé l’adaptation au théâtre du texte de Titiou Lecocq, « Les Grandes Oubliées. Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes », qu’elles viennent de créer dans le cadre des Festiv’elles, dans la salle de l’Unisson à Saint Jean de la Ruelle, près d’Orléans.

Aurélie Plaut, la Directrice artistique de la Compagnie, s’est attelée à la tâche : comment retranscrire 300 pages en 80 minutes. Il fallait couper savamment, garder l’essentiel, sans dénaturer le roman de Titiou Lecocq paru à ce jour en 3 versions : adultes, enfants et BD. L’adaptation du roman donne néanmoins au public, une impression de vertige devant la somme considérable de travail qui a nécessité son écriture, tant le nombre de femmes invisibilisées, mais néanmoins présentes dans l’histoire, qu’elles soient reines, militantes, scientifiques, écrivaines ou poétesses, est considérable.

Et Titiou Lecocq a balayé toute l’histoire de l’espèce humaine, du Paléolithique jusqu’au 20ème siècle, Aurélie Plaut ayant choisi de ne pas traiter le 21ème, celui-ci étant plus que tout l’objet de nombreuses études sur le féminisme.

Adapter un tel objet d’études relevait de l’exploit, tant une conférence se devait de passionner l’auditoire. Toutes deux nous captivent en nous parlant du statut de ces femmes, qui n’ont pas toujours été confinées aux tâches ménagères, ou à celles de la représentation. Où l’on découvre que pendant la Préhistoire, les femmes n’étaient pas celles qu’on pourrait imaginer, mais où elles avaient un vrai rôle dans la société. Au final, on se dit que le 19ème siècle aura été celui où la femme aura vu ses droits niés avec le plus de force, le code civil napoléonien en donnant un terrible exemple.

Exhibant de petits cartons représentant qui une femme, qui un mot, une date, Bénédicte et Aurélie les fixent devant elle au fur et à mesure où les siècles défilent, réalisant une jolie frise, laquelle au final constituera l’histoire des femmes oubliées.

Mais tout cela ne suffisait pas : en fond de scène, grâce à un ingénieux système, les deux artistes manipulent et animent de petites marionnettes, sortes de poupées Barbie, leur donnent la parole, chaque saynète étant projetée sur grand écran. Il y a là « Achille et son amie d’enfance qui affirme sa liberté de femme », Pierre de Ronsard et son célèbre sonnet « Mignonne, allons voir si la rose... », « Napoléon et Joséphine l’impératrice », et bien d’autres. Merveille d’inventivité, d’ingéniosité, due à Ryan d’Achille et la musique à Eric Amrofel.

Alors que des projets sur les scènes de théâtre fleurissent en dénonçant les violences faites aux femmes, n’est-il pas plus positif de célébrer, au moment de la journée des femmes, le 8 mars, celles qu’on a invisibilisées au long des siècles ? Magistrale et lumineuse conférence théâtrale à découvrir et savourer avec délicatesse, pour scolaires et adultes, des deux sexes évidemment !

jeudi 5 mars 2026

PISTES de Penda Diouf : « Spectacle dédié à tous les génocides passés et actuels »

Nan Yadji Ka-Gara lors des saluts

Le CDN d’Orléans avait eu la bonne idée, en partenariat avec le théâtre de la Tête Noire de Saran, de programmer « Pistes », texte de l’autrice franco-sénégalaise (née à Dijon) Penda Diouf, dans lequel elle relie son enfance en France à son voyage en Namibie sur les traces, à la fois de l’ancien sprinter Frankie Fredericks, et du premier génocide du XXème siècle perpétué par la Prusse, répétition en quelque sorte avant la Shoah une trentaine d’années plus tard.

Sept pistes, sept couloirs d’athlétisme, qui s’envolent vers les cintres, tels des oiseaux, qui disparaîtront au mitan, pour laisser place au désert de Namib, couleur orangée, une branche d’arbre desséchée prenant place au centre du plateau.

Le chant du grain de sable ouvre et ferme le texte, dit et magnifiquement interprété par l’actrice, chanteuse, danseuse, Nan Yadji Ka-Gara. Penda Douf parle du racisme qu’elle a découvert à l’école maternelle, où à l’âge de cinq ans, lors d’une fête scolaire, elle est mise à l’écart de l’atelier maquillage. Jusqu’à l’épreuve de français au Bac, on ne raconte pas, c’est affreux.

Plus tard, afin de rompre avec une dépression, elle s’envole vers la Namibie, pays dit-elle que l’athlète Frankie Fredericks lui avait fait découvrir lorsqu’elle regardait à la télévision, le drapeau namibien brandi par le sprinter. Et de parler de son périple, seule dans le désert. Le génocide est là, sous ses pieds, les têtes d’où ne subsistent que les crânes trônant comme des trophées de chasse dans les musées allemands encore au 21ème siècle. Jusqu’à quand ?

 Au final, l’actrice dispose sur la scène, ces crânes, semblant interpeller le public afin de lui rappeler les massacres perpétrés par les colons européens en Afrique, s’agenouillant devant chacun l’espace d’une seconde, l’âme du défunt présente dans un souffle de vent du désert namibien.

Nan Yadji Ka-Gara en short blanc, chemisier rouge, captive son auditoire, composé de beaucoup de jeunes, lycéens ou étudiants, quelques pas de danse, quelques chants, et beaucoup de présence scénique dans un texte de Penda Diouf d’une grande beauté littéraire, lauréat ou finaliste de plusieurs concours. « Spectacle dédié à tous les génocides passés et actuels » est projeté sur le mur du fond. Chacun comprend !

samedi 28 février 2026

Orwell célébré par Raoul Peck

Le cinéaste haïtien fait revivre l’écrivain anglais George Orwell, auteur du célèbre roman « 1984 » traduit et lu dans de nombreux pays, au travers de son film documentaire « Orwell 2+2=5 » ; sorti sur les écrans en cette fin février.


Le film enlace la vie d’Orwell, son enfance, les quelques années où policier, il vit en Birmanie, c’est à son retour qu’il comprend les atrocités du colonialisme, la guerre civile en Espagne où il se rend, puis les années qui le conduisent à écrire son célèbre roman sur l’île écossaise de Jura alors qu’atteint de tuberculose, il est soigné dans un sanatorium et se meurt en janvier 1950.

Raoul Peck intercale des extraits des films des deux Michael, Anderson et Radford, « 1984 », sortis respectivement en 1956 et 1984, et de nombreux extraits vidéos des guerres actuelles ou passées, des discours de Trump, avec la voix d’Eric Ruf, ancien Directeur de la Comédie Française, lequel nous livre des écrits d’Orwell puisés çà et là dans son journal de bord.

On découvre ainsi que l’équipe Trump n’a rien inventé en ce qui concerne « les faits alternatifs », terme cher à la communicante trumpiste lors de son premier mandat. A plusieurs reprises, et cela figure noir sur blanc dans le roman d’Orwell paru en 1949, Raoul Peck insiste sur ce policier qui torturant le héros d’Orwell, veut lui faire dire que 2+2, ça fait 5.

Au final, ce n’est pas tant le roman d’Orwell qui serait porté au cinéma comme l’ont fait Redford et Anderson, mais une dénonciation du fascisme, de la montée des extrêmes-droites partout dans le monde, des dictateurs, et Raoul Peck les nomme, Trump, Poutine, Netanyahou (les images de Gaza en ruines sont présentes dans le film), et d’autres tel le massacre et l’exil des Rohingyas en Birmanie. Un grand merci au réalisateur haïtien.