mercredi 30 septembre 2026

« Notre Salut » d'Emmanuel Marre, plongée dans la collaboration

Avec « Notre Salut », Emmanuel Marre nous propose son second long métrage (2 heures 40, les cinéastes d’aujourd’hui n’ont pas peur du temps long), après « Rien à foutre » où Adèle Exarchopoulos, superbe comme toujours, nous embarquait sur les vols low-costs.

Reprenant les lettres échangées entre Henri, son propre arrière-grand-père et son épouse, il nous plonge jusqu’à la racine des cheveux dans la collaboration, celle de petits fonctionnaires, d’abord à Vichy où il se rend pour y fourguer son bouquin sur le « management », d’où le titre du film, puis à Limoges où il est chargé de réduire le chômage, d’abord des français, ensuite des immigrés, enfin des juifs, dont il apprendra le départ de Toulouse en août 1942, de milliers d’entre eux. Auparavant, il aura réussi à faire venir son épouse et ses trois ados, dans sa maison dont il leur cachera la propriété d’une famille juive.


 Contrairement à d’autres films sur cette période, ici pas de violence, pas d’actions de la Résistance (importante à Limoges), on est entre collaborateurs du Maréchal qui viendra faire une visite devant des foules enthousiastes, ici Emmanuel Marre utilise des images d’archives en N&B. On se reçoit dans la bonne société, on danse, (la séquence est en passe de devenir culte, utilisant un tube des années 80, Live is Life, du groupe Opus, transgression temporelle cela s’appelle), on va se baigner les pieds dans la rivière. Il y a bien le supérieur d’Henri qui le presse de dénoncer un ami, menaces à l’appui, mais c’est à peu près tout.

Au sortir de la salle se pose une question : à quel degré de collaboration Henri Marre s’est-il enfoncé, lui qui au départ, à Vichy, était venu chercher du travail avec son bouquin, de Droite certes, soutien inconditionnel du Maréchal, mais pas antisémite. On ne l’entendra jamais dénoncer les communistes ou les résistants en général.

Le réalisateur a pris soin, par de petites touches, de créer un lien entre cette époque et la nôtre, la haine des syndicats (on s’empare du local de la CGT comme aujourd’hui à Carcassonne), la gestion du personnel par des managers (d’où les principes de management défini par Henri Marre dans son livre), la chasse aux immigrés…

Au final, après le débarquement, c’est le sauve-qui-peut chez ces fonctionnaires de Vichy. La dernière image montre Henri avec un enfant de 8 ans que sa mère lui a confié l’espace d’un moment. Allégorie du renouveau de la France porté par le jeune garçon.

Un dernier mot sur Swann Arlaud, exceptionnel dans le rôle d’Henri, interprétation qui aurait pu lui valoir le prix cannois, mais Virginie Efira ayant obtenu le prix féminin, le jury a préféré attribuer à Emmanuel Marre, le « prix du scénario ». Quant à Sandrine Blancke en épouse, elle aspire aux fastes que son époux peine à lui offrir.

Un bandeau sur l’écran nous apprend que Henri Marre est décédé à Cannes en 1956, sans que ni son épouse, ni ses trois enfants, aient connu sa vie durant ses 12 dernières années. La planque a bien fonctionné au sortir de la guerre.

Sylvain Prudhomme, romancier botaniste

Le romancier Sylvain Prudhomme figure dans la liste initiale des 16 (ramenés à 15) auteurs et autrices du Prix Goncourt 2026, décerné in fine début novembre, avec son dernier roman « De l’autre côté du lac ». On retrouve dans ces romans, la même volonté de décrire la nature tel un botaniste, de donner un nom à chaque plante, et derrière le scientifique, d’insister sur les micro-détails de la vie.

 


« Par les routes », Prix Fémina 2019, réunit deux anciens amis alors étudiants, perdus de vue depuis 20 ans, dont l’un est surnommé l’autostoppeur, l’autre Sacha. Le premier partage sa vie avec Marie, et tous deux ont un enfant fréquentant l’école primaire, Agustin. Marie est traductrice, quant à l’autostoppeur dont on ne saura jamais le prénom, qui est artisan, il quitte régulièrement le foyer conjugal sur des périodes de plus en plus longues, et part sur les routes de France, nouer des relations d’amitiés avec celles et ceux qui le véhiculent et qu’il photographie. Il en profite pour visiter les villages de France.

Quant à Sacha, romancier et artiste pictural, débarquant dans cette ville du sud-est, il remplacera de plus en plus son ami absent, jusqu’à prendre la place vacante du foyer.

Faut-il voir dans cette histoire en trio, une quelconque allégorie, celle de l’amitié entre deux êtres, bien que l’un, Sacha, soit quelque peu prisonnier et incapable de s’en extraire, se glissant dans la peau de son ami, qui en quelque sorte lui laisse la place et que Marie accueille amoureusement.

 

« Coyote » : encore un roman sur l’autostop ! Cette fois-ci, c’est l’auteur devenu narrateur, qui entreprend de parcourir la totalité de la frontière d’ouest en est, entre le Mexique et les Etats-Unis, en stop, à l’époque de la première présidence Trump. Son mur et sa police sont les éléments incontournables de la région.

Il sera véhiculé la plupart du temps par des conducteurs mâles d’origine mexicaine, et fera quelques incursions de l’autre côté de la frontière.

Le narrateur rapporte les paroles des conducteurs seulement, on devinera les siens. Formidable incursion, plongée instructive parmi ces gens aux petits boulots, qui n’aiment guère leur Président, mais qui adorent bavarder avec ce Français qui prend des notes et des photos d’eux pour les publier dans son futur roman.

 

« De l’autre côté du lac », le dernier roman de Sylvain Prudhomme, dans la première liste du 𝑃𝑟𝑖𝑥 𝐺𝑜𝑛𝑐𝑜𝑢𝑟𝑡 2026, transporte le lecteur quelque part dans les Alpes, près d’un lac d’altitude, derrière lequel une paroi rocheuse ferme l’accès à une « réserve » déclarée interdite aux humains.

Paola photographie les paysages à l’aide d’une chambre, procédé ancien, mais qui lui permet d’exposer des images d’une netteté exceptionnelle. Se joignant à un groupe de chercheurs, elle décide d’explorer plus avant les abords du lac, alertée par des indices, telles la disparition d’une exploratrice, la mort qui pourrait bien n’être pas accidentelle d’un alpiniste, ou une fumée quasi invisible, seule à l’apercevoir.

Sylvain Prudhomme donne tantôt la parole à un narrateur dont la rencontre avec Paola l’a profondément troublé, tantôt à l’auteur lui-même.

Roman écologique, un espace montagnard devenant inaccessible à l’homme, la description du monde alpestre s’avérant d’une précision toute scientifique, roman poétique écrit dans un style alerte et dégageant une profonde chaleur humaine, et roman policier puisque Paola devient détective tout comme le narrateur sur les traces de la photographe.

Bonne chance pour la seconde liste du Goncourt.

jeudi 24 septembre 2026

« Garance », ou la renaissance face à l'alcoolisme


« Garance » de Jeanne Herry, présenté en compétition au dernier festival de Cannes, est un long métrage plein d’empathie, de compassion, pour cette comédienne interprétée avec beaucoup de finesse par Adèle Exarchopoulos, qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme, duquel elle ne veut ni ne peut sortir seule.

Plongée dans la sphère artistique, où le soir, on fait la fête, on boit, on fume, on danse jusqu’à l’aurore, on baise, on avorte, la troupe qui se produit sur les planches dans un spectacle pour enfants finit par en exclure Garance qui boit verre de vin blanc sur verre de vin blanc. Heureusement pour elle, sa rencontre avec Pauline (merveilleuse Sara Giraudeau), scénographe dans la vie, sera une branche à laquelle elle tente de s’accrocher. Mais l’alcool a déjà fait des dégâts.

Au bord du Styx, devant le royaume d’Hadès, Garance est placée devant un choix cornélien par une femme médecin (Hélène Alexandridis, pleine de persuasion) : vivre ou mourir, arrêter l’alcool ou continuer à boire…

Mais le long métrage de la réalisatrice est aussi un hymne à l’amour féminin, entre ces deux jeunes femmes immergées dans le monde théâtral, mais qui célèbre aussi la renaissance d’une femme. La dernière image fixe d’Adèle est éblouissante de bonheur.

Le thème de l’alcoolisme n’est sans doute pas très utilisé au cinéma, beaucoup moins en tout cas que celui de la drogue, mais l’œuvre de Jeanne Herry permet aux deux principales comédiennes, de remarquables compositions qui auraient pu leur valoir un Prix à Cannes : oui, mais voilà, il y avait Virginie Efira avec « Soudain », au-dessus du panier.


mercredi 16 septembre 2026

« La Vie d’une femme » à 200 à l'heure dans un hôpital public

Charline Bourgeois-Tacquet nous propose en cette fin estivale, « La Vie d’une femme », présenté en compétition officielle à Cannes cette année, long métrage reparti bredouille. C’est la vie à 200 à l’heure de Gabrielle, chef de service de chirurgie maxillo-faciale d’un hôpital public parisien, elle-même chirurgienne réparatrice du visage.

Film excellemment bien construit, tant au niveau de la prise d’images de Noé Bach, souvent les visages en gros plans, que de l’interprétation des personnages principaux, au sommet desquelles Léa Drucker étincelante, présente à l’écran durant quasiment 1 heure 38, la durée du film. L’accompagnent à l’écran, Charles Berling, le mari écrasé par l’incandescence de son épouse, Mélanie Thierry en amante, Marie-Christine Barrault, la mère de Gabrielle atteinte par Alzheimer, ainsi que dans un rôle secondaire, Suzanne de Baecque en juge des affaires familiales, qu’à Orléans on connaît bien puisqu’elle y a créé au théâtre, « Tenir debout », une jeune fille candidate à miss France.

Tout cela serait fort bien et en ferait un excellent film français, si le scénario ne regorgeait pas de situations explosives, entre le mari qui pète un câble, la mère qu’on embarque dans un EHPAD, l’adjoint de Gabrielle, ami de 30 ans, qui se tire dans le privé où c’est plus relax, la romancière qui drague Gabrielle et qui la plante pour partir au Japon… On aurait cependant aimé, lors de la remontée de bretelles adressée aux « Internes » par Gabrielle, chef de service, que l’un d’eux prenne la parole et lui rappelle les conditions de travail à l’internat, qui s’apparentent à de l’esclavage moderne. Mais non, chacun se tait, pas de vagues !

Pour conclure, voilà un film français bien dans la norme du cinéma actuel en France, remarquable d’un point de vue cinématographique, mais qui ne génère pas de débats. C’est bien dommage, car il y avait là de quoi faire, le sujet en valait la peine.

lundi 7 septembre 2026

« Trois adieux », plein de délicatesse, avant la mort annoncée.

« Trois adieux » de la cinéaste espagnole Isabel Coixet, est un long métrage recelant une immense empathie pour le personnage central, « Mlle Marta » telle qu’on l’appelle dans son lycée où elle est professeur d’EPS. Interprétée par une exceptionnelle Alba Rohrwacher, son couple bat de l’aile et ne tarde pas à imploser, et Marta se retrouve seule dans son appartement à Rome, à ruminer son amour perdu, et à vomir dans les toilettes ce qu’elle vient de manger.

Le verdict a tôt fait de tomber : cancer du foie avec métastases de niveau 4. Une sœur un peu envahissante, un collègue dont elle tombe amoureuse (mais il est trop tard), et surtout un mannequin en carton représentant une star coréenne qu’elle embarque chez elle et qui va lui tenir compagnie jusqu’à la fin.

Voilà une équipe d’acteurs et actrices superbement dirigées par Isabel Coixet, dont on retiendra le second amant, l’espagnol Francesco Carril, au firmament de la délicatesse, ainsi que le premier, l’italien Elio Germano, doublement récompensé à Berlin en 2020 et à Cannes en 2010, anéanti par la destruction de son couple dont il s’estime responsable.

Un film où les dialogues, d’une très grande richesse, illuminent chaque plan, entre autres l’éloge funèbre de Marta devant la mort d’un oiseau, sans oublier la blague sur Marx et Dieu, prononcé pendant le générique de fin (de pas s’enfuir de la salle avant que les lumières soient rallumées).

mercredi 2 septembre 2026

« La Frappe », un sacré coup de poing au sein d'une jeunesse en perdition


« La Frappe » du cinéaste Julien Gaspar-Oliveri, qui n’est pas vraiment nouveau dans la profession puisqu’il totalise quantité de séries télévisées et courts-métrages, est un sacré coup de poing envoyé aux spectateurs. Projeté à Cannes dans le cadre de « la semaine de la critique », puis au festival d’Angoulême auréolé du « Prix de la Mise en scène » et de celui du meilleur acteur, à savoir Diego Murgia, à la performance exceptionnelle dans le rôle d’un jeune adulte qui plonge dans l’abîme social, moral et psychiatrique.

Un frère et une sœur fêtent un anniversaire avec les amis et amies, celui de la copine du frère Enzo. Mais on sent que quelque chose ne tourne pas rond. On annonce le retour d’Argentine du père, en réalité sorti de prison. Le frère est heureux de le revoir, la sœur, Clara, le rejette. On ne saura pas, mais on se doute d’un inceste, dont aurait été victime sans doute Enzo. La mère est aux abonnés absents.

Enzo pourtant va mal, et ce n’est pas le retour du père qui arrange les choses, au contraire, jusqu’à la descente aux enfers dont on ne dira rien. Au fond du trou, le père s’éclipse, fuyant ses responsabilités, seule la sœur viendra au secours de son frère, mais la remontée est-elle possible, semble s’interroger Julien Gaspar-Oliveri.

Plongée dans le monde peu éduqué, celui où la culture est absente, et certainement où on vote RN, voilà un film à la fois émouvant et révélateur d’une France abandonnée qui vit de peu, mais qui s’en sort on ne sait trop comment.

Le premier plan séquence montre la peau, poils frissonnants, celle de deux jeunes adultes. Le film ne se départira pas de cette première image, la caméra au plus près des visages, la bande-son absolument remarquable. Et des artistes à l’écran au sommet : Diego Murgia dans le rôle du frère Enzo, Romane Fringeli dans celui de Carla, la sœur, qui ne sait plus si elle doit tourner le dos au père et au frère ou voler à leurs secours, enfin le père, Bastien Bouillon, qui ne se révèlera pas un protecteur pour ses enfants, mais celui qui les fera plonger.

A la sortie, on s’interroge sur ce qui a pu faire disjoncter Enzo : peut-être ce qu’ont révélé le père et la sœur, dans une crise de fou rire rendant la tablée abasourdie, et sans se rendre compte des dégâts qu’ils provoquaient dans la tête d’Enzo, une bêtise commise par lui tout petit. Mais certainement aussi ce dont on ne parlera pas, l’inceste des années auparavant. Film de la semaine (de la critique).

mercredi 26 août 2026

« Dégel », un film de regards, allégorie d'une dictature


« Dégel », long métrage de la cinéaste chilienne Manuela Martelli, présenté dans la section « un Certain Regard » à Cannes en 2026, est une ode féministe plaçant en son centre, une petite fille d’une douzaine d’années, Inès, parlant tant l’espagnol que l’anglais, et qui se lie d’amitié avec une adolescente, Hanna, que l’on prédestine à une carrière de skieuse de top niveau.

Justement, de jeunes allemands, la fille Hanna au milieu d’un groupe de garçons, occupent un hôtel dans une station de sports d’hiver, quelque part au Chili, peu d’années après la chute de Pinochet, donc au début des années 90. Ils skient le jour et s’amusent le soir au restaurant. Inès, la petite fille des proprios de l’hôtel, se balade à sa guise dans l’hôtel et se lie d’amitié avec Hanna. Un matin, Hanna a disparu. On part à sa recherche, police comprise.

Débarque la maman d’Hanna, ancienne patineuse de RDA qui a fui son pays. Toutes deux, la maman et Inès chercheront encore et toujours, jusqu’au découragement. Qu’est-il arrivé à Hanna ?

Le spectateur possède des éléments de réponse, ceux qu’Inès possède, mais garde pour elle à la demande absolue de sa grand-mère, pour ne pas mettre l’hôtel en danger. Longtemps, on pensera que la maman d’Hanna se doutera qu’Inès garde un secret, tant leurs regards à toutes deux se croiseront, regards d’une grande profondeur, d’une immense tristesse.

Mais Inès sera mutique ! Allégorie, non pas comme on pourrait le supposer des années de plomb de la dictature, mais comme nous l’explique Manuela Martelli, des années qui ont suivi, plongeant le Chili dans une sorte de béatitude muette. La jeune actrice qui tient le rôle, Maya O’Rourke, est tout simplement exceptionnelle, dans les regards qu’elle porte vers les adultes, levant les yeux empreints d’une immense tristesse due à la disparition d’Hanna, mais surtout par le mutisme qu’elle s’est infligée concernant le secret qu’elle porte. Secret dont elle ne se départira point, la dernière image du film dont on ne dévoilera pas la teneur, étant profondément tragique. Regard sans doute qui accuse le peuple chilien d’avoir plongé son pays dans une dictature sanguinaire.