mercredi 18 février 2026

L'auteur, acteur et clown est mort

 On apprend le décès, le 7 février dernier, de Gilles Ostrowsky, terrassé par une maladie neuro-dégénérative. Il était passé par le CDN d'Orléans en mai 2023, avec son dernier spectacle, « Voyage en Ataxie ». J'avais écrit ceci.

Gilles Ostrowsky est un acteur-clown, atteint d’une ataxie, maladie neuro-dégénérative. Sur le plateau, il en joue, s’en moque, ironise dans un spectacle flamboyant, plein d’humour, où la danse, les chansons, les pitreries alternent avec le discours médical.

Gilles à droite - Photo Alain Monot
Sur la scène, quantité de matelas, sûrement censés représenter l’équilibre instable dont souffre l’acteur, et ses problèmes d’élocution, consécutifs à ce syndrome cérébelleux (nom scientifique) ou MSA, soit atrophie multi-systématisée, qu’on a fini par lui diagnostiquer.

Sauf que l’acteur-clown ne joue plus, il se tient derrière un ordinateur et assiste impuissant, quoiqu’en ajoutant du rire à foison, aux pitreries des deux comédiens, Thomas Blanchard, censé être le personnage de Gilles, et Grégoire Oestermann (acteur monumental formé notamment par Marcel Bluwal et Antoine Vitez), Gilles Ostrowsky, enfin Thomas Blanchard, nous énumère les différentes personnes qu’il a consultées : d’abord le médecin traitant, puis le neurochirurgien, en passant par la psychiatre, le guérisseur le marabout, et autres charlatans. Mais toujours avec un humour dévastateur, aidé en cela par son compagnon de scène. C’est très fort.

Question charlatanerie, on pense forcément à tous ceux et celles qui ont proposé leurs remèdes miracles, contre le Covid. Un instant, on voit Charlot sur scène, puis les deux interprètent « Gabrielle » affublés de masques de Johnny Hallyday, les matelas virevoltent. Le désordre sur le plateau incarne celui des neurones de Gilles, que l’on nous projettera sur écran, Du grand art.

La mise en scène est assurée par la comédienne Sophie Cusset, partenaire historique de Gilles Ostrowsky, pour un spectacle programmé à trois reprises au CDN d’Orléans, dans la salle Vitez, toujours remplie de jeunes et de moins jeunes. Au CDN, on croise toutes les générations. Longs applaudissements au final.

lundi 16 février 2026

Aucun autre choix, de Park Chan-Wook, du très grand cinéma asiatique


Le sud-coréen Park Chan-Wook propose en ce mois de février 2026, son dernier long métrage, « Aucun autre choix », sorte de comédie parsemée de scènes d’horreurs contrebalancées par un humour un peu british. Difficile donc de le classer dans une catégorie cinématographique, tant son film embrasse toute la panoplie des sentiments.

On se souvient de l’admirable « Mademoiselle » du réalisateur, sorti en 2016, jeune femme avec ses secrets, engagée comme servante dans un manoir.

Son dernier film nous parle du chômage qui frappe un père de famille, viré de son entreprise. Nanti d’un confortable salaire, il se retrouve du jour au lendemain sans revenus : le couple, deux enfants, on apprendra que le garçon, ado, est d’un père différent, la petite fille apprend le violoncelle, la mère, comme il se doit, a quitté son emploi et joue au tennis. Il faut alors se séparer des deux chiens, vendre la maison et tout ce qu’elle contient, résilier abonnements, vendre les deux belles et grandes voitures pour les remplacer par deux plus petites, et ainsi de suite.

Que faire alors pour retrouver un emploi dans l’industrie du papier, seul secteur qu’il connaît ? Comme ils sont plusieurs à postuler pour un emploi, il va donc occire ses concurrents afin de rester seul en lice pour le poste de manager. Dont acte !

La première partie du film est sans aucun doute la moins intéressante, provoquant quelque peu l’ennui. Mais lorsqu’il met ses envies de meurtre à exécution, le film offre des moments extraordinaires, par les couleurs passant du mordoré (on est en automne), à d’autres beaucoup plus vives, par le jeu fabuleux des acteurs et actrices dirigées d’une main de maître par Park, et surtout par le scénario : on pense alors à une scène qui pourrait devenir culte lorsqu’introduit dans la maison de son concurrent qu’il s’apprête à tuer, l’épouse survient derrière lui. Ainsi que cette image certes brève, qui montre l’intérieur d’une pinte de bière en train d’être bue. Du très grand cinéma !

Le final qu’on ne dévoilera pas, est d’une indécence, d’une immoralité absolue, telle la société capitaliste. C’est du Park Chan-Wook, lequel rend hommage à Costa-Gavras, tous deux ayant adapté le roman de Donald Westlake, « le Couperet ». Un dernier mot sur le titre, « Aucun autre choix », expression répétée souvent tout au long du film, peut être compris comme le refus des défenseurs du système capitaliste d’imaginer et d’accepter l’idée d’une autre économie mondiale, d’une société socialiste qui permettrait à chacun de vivre selon son travail.

dimanche 8 février 2026

« Presque égal, presque frère », au CDN de Nanterre : un régal !

Les Amandiers à Nanterre

Se rendre au CDN des Amandiers à Nanterre, théâtre historique de Patrice Chéreau qui en avait fait son théâtre et son école de théâtre tout à la fois, cette maison théâtrale créée par Pierre Debauche et dirigée successivement par Chéreau, puis Jean-Pierre Vincent, Jean-Louis Martinelli, Philippe Quesne et aujourd’hui Christophe Rauck, il n’y a peut-être que le CDN d’Orléans pour aligner des noms encore plus prestigieux, c’est en quelque sorte effectuer un pèlerinage sur la trace de ceux (pas de femmes, est-ce un hasard ?) qui ont su insuffler l’esprit de la décentralisation voulue par Malraux, mais aussi développer un théâtre ancré dans son temps, celui qui comme on dit, permet de comprendre le monde à défaut de la changer.

Mais c’est aussi découvrir ce nouveau théâtre voulu par les responsables politiques, entre autres le Maire PCF de Nanterre et le Président LR du Conseil départemental des Hauts de Seine, structure où des millions d’euros auront été nécessaires afin de boucler le budget d’investissement. L’affaire risque de se terminer au tribunal, mais cela est une autre histoire : le premier a rendu son tablier, le second est mort du Covid. Reste le problème du fonctionnement de ce véritable paquebot théâtral, avec trois salles et de multiples espaces, tellement vastes que, je ne saurais dire une comparaison, tant une première visite éblouit, voire sidère le spectateur.

Venons-en au spectacle en ce samedi soir : « Presque égal, presque frère », mis en scène par Christophe Rauck dont ce sera la première création dans ces (ses) nouveaux locaux, adapté de deux textes : « Presque égal » et « J’appelle mes frères »,  de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, d’origine tunisienne par son père, ce qui l’amène à analyser les problématiques de l’immigration dans ses textes traduits en de multiples langues, où les questions d’identité, sociétales, celles des violences policières, du capitalisme, de la famille, émergent frontalement.

Le metteur en scène a choisi le dispositif bi-frontal, présenté dans la salle dite transformable, le public, surtout au premier rang de chaque côté de l’espace scénique, se trouvant parfois tout proche des artistes, tel un éclair de complicité provoqué par un regard échangé entre un spectateur et un artiste.

Lors des saluts au public

Christople Rauck
a réuni pour ces deux pièces, d’une longueur totale de 3 heures (+ un entracte), une équipe haut de gamme, assez exceptionnelle : on retiendra surtout Julie Pilod complice de Servane Ducorps lors de la séance avec coach, Mounir Margoum, personnage central dans « J’appelle mes frères », et citons-les tous : David Houri, Virginie Colemyn, Lahcen Razzougui et Bilal Slimani. Magnifique scénographie, direction d’acteurs et d’actrices au plus juste, millimétrée même, c’est du formidable théâtre dans un lieu théâtral hors du commun. C’est Nanterre !

jeudi 5 février 2026

Lesbianisme et hétérosexualité, deux concepts opposés selon Monique Wittig

Le CDN d’Orléans propose en ce début février, « la Caverne », sur une idée de sa Directrice, Emilie Rousset, ensemble de spectacles, conférences, ateliers, expositions, le tout dans les murs du théâtre, du 2 au 8 février, sans oublier la fête le 5 avec DJ (c’est la mode).

« Voir clair avec Monique Wittig », voilà un titre de spectacle peu engageant, surtout quand on n’a jamais entendu parler de cette femme, féministe française, née en 1935, militante dans les années 1968 et suivantes, une des fondatrices du MLF (Mouvement de Libération des femmes), mais aussi lesbienne, ce qui était particulièrement mal vu par le monde féministe en cette époque et qui l’a poussée à partir vivre aux USA où elle est décédée en 2003.

Pourtant, la salle Vitez du théâtre était pleine ! Sans doute, en raison de la présence sur le plateau d’Adèle Haenel, la militante, femme de théâtre, actrice au cinéma (« Les Combattants » en 2014 et surtout « 120 battements par minute » en 2017), célèbre pour son « on se casse » lors des Molières en 2020.

Elles sont deux sur le plateau : avec elle, Caro Géryl, musicienne accompagnatrice aux percussions, créant des sons à la demande, un loup, une chouette, un chien, un train qui passe au loin, car toutes deux sont en pleine forêt autour d’un feu de bois, au milieu des feuilles mortes.

Adèle accroupie nous parle de Monique, autopsiant l’hétérosexualité, dénonçant la suprématie des mâles, la lutte des classes et l’analyse marxiste affleurant dans le discours, pensée philosophique radicale que Monique désigne sous l’appellation « pensée straight ». Faisant preuve de beaucoup de pédagogie, vérifiant parfois que le public suit son raisonnement, glissant quelques touches d’humour, elle fait revivre Monique Wittig à travers ses écrits. Il fallait oser placer sur une scène de théâtre une pensée philosophique aussi pointue, considérant le lesbianisme comme unique solution face au patriarcat.

On adhère beaucoup, un peu ou pas du tout, peu importe. Standing ovation au final, surtout pour Adèle et sa compagne Caro, sans doute un petit peu moins pour Monique Wittig.

PS : dans l’atelier du CDN, une création de Nadia Lauro, plasticienne (voir photo).



lundi 26 janvier 2026

Hamnet de Chloé Zhao, pour larmes et oscars


Long métrage de Chloé Zhao sorti en 2025, récemment en France, auréolé de deux Golden Globes en 2026 et nommé 8 fois aux prochains Oscars, « Hamnet » est une machine à émotions aux larmes, destiné à recevoir de nombreux prix dans les festivals et surtout aux Oscars, accessoirement destiné aussi à remplir les salles de cinémas dont les directeurs se plaignent régulièrement d’une baisse sensible de leur clientèle.

Le scénario s’inspire plus ou moins de la vie de William Shakespeare, ou plutôt de son épouse et de ses trois enfants. Lui et son théâtre, on n’en parlera qu’à la fin au travers d’une représentation d’Hamlet dans son théâtre londonien du Globe, à laquelle assiste son épouse, la larme à l’œil semblant reconnaître en Hamlet, son fils Hamnet décédé. Et Chloé Zhao n’y va pas par quatre chemins, en faisant apparaître le visage du blondinet dans les rêves de la mère, tel un fantôme. Bon, pas la peine d’explication à ce moment précis, plus c’est gros, et plus ça marche, et plus la larme coule au coin de l’œil.

Ceci dit, le film est promis à un bel avenir, il est fort bien monté, on y voit Agnès (sans accent dans les sous-titres, l’épouse, son nom a changé, Anne en réalité) en compagnie d’un faucon au tout début du film, accoucher seule dans les bois, au pied d’un arbre, toujours la même Agnès tentant de sauver sa fille Judith de la peste (elle réussit), mais pas pour son fils jumeau prénommé Hamnet. Quant à l’irlandaise Jessie Buckley, elle est tout simplement exceptionnelle, l’Oscar lui est assuré paraît-il.

Faut-il aller le voir en salle ? Oui, sans doute, il s’agit là d’un bon divertissement de deux heures, mais c’est bien tout. Car on ne saura pas grand-chose du travail du dramaturge. A moins de considérer comme (certains ? beaucoup ?), que Shakespeare n’était qu’un prête-nom derrière lequel se camouflaient nombre de ses contemporains écrivains et hommes (voire femmes) de théâtre.

jeudi 15 janvier 2026

Un Dindon à la mode Feydeau, version queer

Le 2ème acte dans l'hôtel
Le CDN d’Orléans programmait une des pièces les plus célèbres de Georges Feydeau, l’auteur des pièces de boulevard du 19ème, à savoir « le Dindon », écrit et créé en 1896, soit deux ans près « l’Hôtel de libre-échange », deux pièces qui se ressemblent par maints côtés, couples qui se cocufient et qui se retrouvent toutes et tous dans une sorte d’hôtel de passe. Si « l’Hôtel du libre-échange » a été récemment mis en scène par Stanislas Nordey, présenté à l’Odéon en juin 2025 avec un très grand succès, « Le Dindon » est créé par Aurore Fattier, Directrice du CDN de Caen.

On ne va pas tout raconter. Trois couples et un célibataire occupent le terrain, la scène quoi ! Les Vatelin, Les Pontagnac, les Soldignac venus de Londres, et Rédillon. Si les hommes tentent de coucher avec les épouses des autres, enfin surtout Lucienne Vatelin convoitée par Pontagnac et Rédillon, les femmes résistent, enfin pas tout à fait. Les gags s’enchaînent, d’autant qu’Aurore Fattier a choisi un cadre queer où certains rôles de femmes sont tenus par des acteurs, où un homme quasi nu ouvre le spectacle sur le plateau, se dandinant et glougloutant.

Excellente prestation de la dizaine d’acteurs et actrices : notons tout particulièrement la prestation haut de gamme de Vanessa Fonte dans le rôle de Lucienne, Maxence Tual dans celui de Pontagnac, Vincent Lécuyer en mari de Lucienne, et la drag queen belge Peggy Lee Cooper.

Et pourtant, au bout des deux heures trente, la pièce n’a pas réussi à emballer le spectateur que je suis, contrairement à « l’Hôtel du libre-échange », six mois auparavant. On ne s’ennuie pas certes, mais les raisons m’échappent. Pourtant, les comédiens n’en sont pas responsables, ni les décors, ni la mise en scène où quantités de trouvailles sortent la pièce du « boulevard » habituel, ni la direction d’acteurs au cordeau comme on dit. Mystère ! la longueur de la pièce peut-être… Le 3ème acte dans le fumoir de Rédillon, me paraît vraiment en retrait des deux autres, Feydeau aurait-il abusé de la bouteille ? Les applaudissements furent nourris, mais sans plus.

lundi 12 janvier 2026

« Guerre & Guerre » du Prix Nobel de littérature : un récit enivrant !

Qui connaissait le hongrois Laszlo Krasznahorkai, avant qu’il ne reçoive le Prix Nobel de littérature fin 2025 ? Quelques lecteurs-cinéastes sans doute puisqu’il écrivit dans les années 80, le célèbre « Tango de Satan », dont il adapta lui-même le scénario confié à son ami, le cinéaste Béla Tarr, décédé très récemment, lequel réalisa le film éponyme, œuvre-monument d’une durée de sept heures, en Noir et Blanc, et dont les plans-séquences peuvent durer presque éternellement sans qu’il ne se passe grand-chose à l’écran. Cinéaste contemplatif, dit-on., mais génie du cinéma assurément !

« Guerre & Guerre », publié en hongrois en 1999 et en français en 2015, traduit par Joëlle Dufeuilly, conte l’histoire d’un archiviste, nommé Korim, lequel découvre au hasard de son travail d’archives, un « manuscrit », sans auteur, texte qui le foudroie par son écriture. Il a tôt fait de l’embarquer chez lui, de vendre sa maison, de filer à Budapest et de prendre l’avion pour New-York.

Là-bas, il rencontre un interprète (lui ne parle pas l’anglais), lequel l’héberge moyennant un loyer, et qui lui achète un ordinateur. Korim va alors s’employer à taper le manuscrit et le télécharger sur le web, afin qu’il survive à « l’éternité », dit-il. Le reste du temps, il raconte le manuscrit à la « jeune demoiselle », compagne de l’interprète, laquelle ne comprend rien évidemment. On ne racontera pas tout. Il s’agit en fait de 4 individus qui traversent les siècles et les pays sans que le lecteur y comprenne grand-chose nonplus. Mais Korim aime l’art : il peut tomber en pâmoison devant un tableau de Bruegel ou réveiller à minuit le gardien d’un musée en Suisse.

Cependant, ce qui émerveille le lecteur, c’est le style littéraire de Krasznahorkai, texte fait de phrases interminables, une par chapitre qui peut atteindre le plus souvent deux pages, mais parfois trois, voire quatre ou plus, phrases dans lesquelles il se répète jusqu’à plus soif, multipliant les synonymes, insistant sur des détails sans importance. C’est tout à fait savoureux ! Il en vient même à parler de son propre style d’écriture au travers de celui du « manuscrit ». A ce moment, c’est carrément jouissif !

Extrait (Korim parle du manuscrit, mais c’est l’auteur qui évoque son style littéraire) : « Une phrase interminable se présentait, et elle se démenait pour être la plus précise et la plus suggestive possible, (…) les mots affluaient dans les phrases et s’enchevêtraient, se télescopaient, mais pas à la façon d’un carambolage sur la voie publique, non, plutôt comme dans un puzzle dont la résolution était vitale… Il disait que c’était illisible, de la pure démence… et en dépit de cela, c’était d’une beauté bouleversante, et chaque fois qu’il l’avait lu, il avait été bouleversé… »

« Guerre & Guerre » - Chez Babel Ed. 9,30 € - 338 pages