 |
| La famille |
Cristian Mungiu est un cinéaste heureux. Deux Palmes
d’or à son actif, peu nombreux ceux qui peuvent revendiquer le même exploit
(une dizaine à ce jour, tous des hommes), pendant que beaucoup d’autres
aimeraient bien en recevoir une. Enfin passons !
« Fjord » a
donc obtenu la Palme en mai dernier, du jury présidé par le cinéaste sud-coréen
Park Chan-wook, après l’avoir déjà reçu en 2007 pour « 4 mois, 3
semaines, 2 jours », chef d’œuvre évoquant l’avortement interdit en
Roumanie sous Ceaucescu (mort en 1989).
Une famille catholique intégriste venant de Roumanie,
débarque en Norvège, dans une petite ville : le père, la mère (il n’en
irait pas autrement), et cinq enfants dont un bébé encore allaité, que
« Dieu leur a offerts ». Les deux adultes trouvent un travail, les
enfants vont à l’école pour les plus petits, au lycée pour les deux aînés qui
se font une copine, la voisine. La prof d’EPS initie ses élèves à la lutte.
Est-ce là que la fille aura des ecchymoses sur le corps ? Nul n’en sait
rien. Mais les services de l’aide à l’enfance ont tôt fait de les attribuer au
père, et de retirer les 5 enfants à leurs parents (y compris le bébé que l’on
soupçonne avoir été secoué – on lui fera passer un scanner cérébral, tant qu’on
y est).
Cela tombe bien, d’autant que la fille aînée à tendance à
promettre l’enfer à ses camarades, s’ils dansent ou s’ils regardent YouTube, le
prosélytisme étant formellement interdit au lycée. On comprend vite, et le
tribunal le confirme, que la seule raison de ce procès, concerne la religion
rétrograde qu’importent les parents en Norvège. Sans doute y a-t-il eu quelques
gifles de la part du père à sa fille aînée, deux éléments nous l’indiquent dans
le film, l’un au tout début, l’autre à la toute fin, pour le reste, ce n’est
que construction imaginaire.
La machinerie judiciaire (nous sommes dans un pays dit du monde
libre) se met en route, plus rien ne semble pouvoir l’arrêter, ni les
avocats (la première se rétracte), ni les manifestations de roumains requis
pour la circonstance, ni les témoignages favorables. On parle d’envoyer les
deux parents en prison, les enfants sont dispatchés entre trois familles.
Mungiu a manifestement transposé un procès d’opinion,
de Roumanie sous l’ère Ceaucescu, en Norvège à l’époque actuelle. Les
mêmes ingrédients sont là, les mêmes techniques sont requises. On interroge les
enfants, on leur fait dire ce que l’on veut entendre, on n’enregistre rien, on
filme encore moins, et on fait signer au père ce qu’il n’a pas dit.
Voilà ! le mécanisme créé par Mungiu est terrible
dans sa simplicité, c’est très fort ! Reste à savoir ce que les norvégiens
penseront de leur système judiciaire revu par le cinéaste roumain. Quant à
savoir si le film valait une Palme d’Or, à chacun de juger. Mais pour ma part,
c’est non ! Mais, sauf exception rarissime, c’est ainsi à Cannes depuis
belle lurette !
Terminons en pointant les magnifiques paysages des fjords
norvégiens, ainsi que les avalanches dévalant des hauteurs, dont l’une termine
sa course en poussière de neige dans la ville : peut-être une métaphore
des accusations sans fondement qui finiront par disparaître en poussière. Esthétiquement, c'est très beau.