mercredi 12 août 2026

Quoi ? un film soudanais sur nos écrans ?

 « Cotton Queen », un film soudanais, voilà une chose rare, d’autant que ce pays, coupé en deux en 2011 par référendum, donnant naissance d’une part au Soudan, et d’autre part au Soudan du sud, connaît toujours une guerre civile dramatique où les massacres sont légion, sans que les communautés africaine et internationale n’y puissent ou n’aient envie de faire grand-chose.

Mais ne nous y trompons pas : si Suzannah Mirghani, réalisatrice et autrice du scénario et l’équipe d’acteurs et actrices sont la plupart de nationalité soudanaise, l’équipe technique est européenne, les producteurs européens et égyptiens. Quant au lieu de tournage, le film a été réalisé en Egypte où un village a été construit pour le film, les paysages choisis étant proches de ceux du Soudan. Ce n’est malheureusement pas demain qu’on tournera au Soudan avec une production et une équipe technique soudanaises.

La grande-mère et sa petite fille (Mihad Murtada)

« Cotton Queen », c’est la grand-mère au visage et aux mains recouvertes de cicatrices, au passé quelque peu nébuleux, et qui prend soin de sa petite fille en lui faisant boire quelque décoction pour la maintenir en bonne santé, ou pour autre chose… Mais le personnage pivot du film, c’est la petite fille, Nafisa, interprétée par l’excellente Mihad Murtada, laquelle avec ses amies du village, chante, rit, se baigne, et ramasse le coton dans les champs. Mais voilà l’arrivée d’un affairiste, lequel investit le vieux château, et désire planter du coton génétiquement modifié à perte de vue dans les champs des villageois.

La situation se complique quand Nafisa comprend que sa grand-mère veut la marier avec un vieil homme qui n’en a plus pour longtemps à vivre, et que ses parents veulent l’offrir à l’affairiste, pour affaires dira-t-on. On ne révèlera rien de la conclusion, mais Nafisa affirmera avec force, sa volonté de décider seule de son avenir.

Film écologique et féministe s’il en est, empruntant à la magie, au merveilleux, poétique (Nafisa écrit des poèmes) où la religion est absente (tant mieux), les hommes transparents, et où les femmes affirment un caractère fort.

jeudi 6 août 2026

Des fleurs pour Tokyo, ou l'implosion d'une famille nippone

Voici une famille dite « normale » : un homme absorbé par son travail d’architecte, très bien rémunéré, un petit garçon qui jongle avec un ballon de foot, une fille un peu plus grande, et une épouse qui souhaite vivement que son mari consacre trois jours de son existence à sa famille, dans une maison, type airbnb, au bord de la mer. Mais le téléphone du mari sonne : il doit partir immédiatement présenter un projet architectural à des décideurs. Malgré les suppliques de son épouse, il part : son travail passe avant sa famille.

« Des fleurs pour Tokyo », premier long métrage de Yuiga Danzuka présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes en 2025, est une grande réussite cinématographique. Film lent, où les sentiments, les relations entre les membres de la famille sont analysées, pesées, la cinéaste prend son temps pour disséquer les non-dits, les rejets, les réconciliations, ou les faux-semblants.

Dix années ont passé, on apprend que la mère s’est suicidée après la fuite du mari. Ce dernier est devenu un architecte de renom après que ses enfants l’eurent rejeté, la fille envisage le mariage avec son ami, mais n’en est pas sûre, le garçon livre des fleurs pour des particuliers, il vit de peu.

Le hasard remet en présence le père et le fils. Et c’est là que Yuiga Danzuka excelle dans le face à face. En suivront d’autres jusqu’à un tour de passe-passe que le cinéma peut s’offrir. Pas simple de décrypter les pensées profondes des trois, entre l’envie de renouer et celle de rejeter celui qui a commis l’irréparable.

Le cinéaste ne se contente pas de traiter une histoire familiale qui explose, mais il replace l’affaire dans l’évolution de Tokyo en une ville aux multiples gratte-ciels, ville futuriste dont il nous offre des plans magnifiques (tout est affaire de goût), sans oublier les laisser pour compte, les sans-abris dont l’architecte ne sait que faire.

Film à voir, cinéaste, cadreur, actrices et acteurs à découvrir, tant leur interprétation est émouvante.

mercredi 22 juillet 2026

« Le dernier Viking » associe tous les genres du cinéma, et c'est un chef d'oeuvre



« Le dernier Viking » (The last Viking) est un chef d’œuvre cinématographique du danois Anders Thomas Jensen, entremêlant la sauce thriller, la fable égalitariste, les troubles et dédoublements de la personnalité, ainsi que l’histoire sanglante d’une famille qui nous révèlera in fine, pourquoi l’un des frères est violent et l’autre atteint de troubles psychiatriques. On y retrouve avec bonheur Mads Mikkelsen, qui nous avait enchanté dans « Drunk » de Thomas Vinterberg, sorti en 2020, dont la scène finale est devenue culte à l’époque.

Une fable ouvre le film et le referme : un roi viking dont le fils a perdu un bras, par souci d’égalité entre tous, décide que tous ses sujets, et lui-même, auront le bras coupé ; il en sera de même d’un pied ; au final, l’un perdant la tête, toutes et tous auront la tête tranchée, lui en dernier. La fin du monde, que le réchauffement climatique annonce, aura bien lieu, mais pour d’autres raisons.

Anker vient de commettre un braquage avec complices. Lui seul est arrêté par la police et prend 15 ans. A la sortie, l’un d’eux l’attend afin de récupérer le sac bourré de fric qu’Anker avait mis en sûreté auprès de son frère Manfred. Le problème, c’est que ce dernier est atteint d’un « trouble dissociatif de l’identité », se faisant appeler John comme Lennon. Tous deux se réfugient dans l’ancienne maison familiale, en pleine forêt, où ils retrouvent un couple, lequel ne va pas bien, et où débarquent trois autres échappés d’hôpital psy, l’un se prenant pour Ringo, un autre pour George ou Paul, selon les cas. Le fameux groupe de rock va ainsi pouvoir être reconstitué. Tous cela finira dans le sang quand le gangster débarquera.

Le mélange des genres, spécialité de Anders Thomas Jensen, fable + thriller + psychiatrie, associés à une bonne dose d’humour et de cascades (il faut voir Mads Mikkelsen se jeter hors d’une automobile en pleine vitesse- le trucage faisant le reste), fait de ce film de deux heures, un chef d’œuvre, ponctué par les paysages splendides des forêts suédoises.

lundi 29 juin 2026

L'exil d'une famille syrienne ou comment revivre dans un nouveau pays

 

Dernière scène du film

Sur les écrans, actuellement, le film « l’Etrangère » de la cinéaste syrienne Gaya Jiji, constitue sans nul doute la révélation de ce début d’été, où les salles obscures offrent un havre de fraîcheur par ces temps caniculaires.

Nous sommes en 2016. Selma a fui son pays, la Syrie, en proie aux horreurs absolues, entre les islamistes de Daesh et les troupes de Bachar. Prof de français dans son pays d’origine, elle tente de rallier le pays de Voltaire, mais une arrestation en Hongrie l’oblige à donner ses empreintes digitales, ce qui en vertu du protocole de Dublin, la condamne à demander l’asile dans ce pays.

Parvenue en France, embauchée sans papiers par un cafetier, elle cherche à obtenir une régularisation auprès de l’OFPRA, aidée en cela par un avocat, dont elle va tomber amoureuse et réciproquement. L’arrivée sur le sol français du mari de Selma, lequel vient de passer cinq années dans les geôles de Bachar, en compagnie de leur fils, crée la rupture dans le film.

L’époux, à défaut de maîtriser la langue de son nouveau pays, comprend la situation. Astucieusement, les scénaristes confrontent les deux hommes en compagnie de Selma, le syrien usant d’une remarquable métaphore lorsqu’il raconte en arabe, une scène dramatique dans la cellule où il se trouvait naguère. Chacun comprend, mais tout le monde se tait.

Le film fait redécouvrir au public, une extraordinaire actrice tenant le rôle de Selma, l’iranienne Zar Amir Ebrahimi (1), laquelle transcende le long métrage par son interprétation faisant jaillir des émotions contradictoires. L’ultime scène, sur la plage, réunit la famille syrienne : le regard radieux de Zar Amir, plein de bonheur, contrastant avec la première scène du film lorsqu’elle frôle la noyade en mer, ouvre la voie à deux conclusions possibles.

(1)   Zar Amir a obtenu le Prix d’interprétation féminine à Cannes en 2022, pour le film « les nuits de Mashhad » où elle interprétait le rôle d’une journaliste poursuivant un assassin de prostituées.

dimanche 21 juin 2026

Thomas Bernhard mis en scène par Jean-François Sivadier


Jean-François Sivadier
, qui avait mis en scène peu avent le Covid, « Un ennemi du peuple » d’Ibsen, et plus récemment « Portrait de famille : les Atrides », présente au Rond-Point, un texte écrit en 1980 de Thomas Bernhard, écrivain autrichien, peu aimé en son temps dans son pays par une certaine bourgeoisie, comme le furent Peter Handke ou Elfriede Jelinek.

Le texte traduit a porté le nom de « Maître » en 1994, jusqu’à la version théâtrale où Sivadier, reprend en français, le titre d’origine « Tout est calme dans les hauteurs ».

Un couple réside dans une luxueuse maison dans les alpages, que la mairie leur a donnée, résidence occupée avant la guerre par une famille juive émigrée aux USA. Le couple affiche son antisémitisme brut, stupide : « Les Juifs sont largement coupables, mais on n’aurait pas dû leur faire ça ! ».   Sauf qu’à mon avis, le texte de Bernhard pourrait poser problème, dans la mesure où cette famille juive, propriétaire de cette résidence, possédant de nombreuses peintures (les tableaux sont en fond de scène par terre), appartenait à cette même bourgeoisie. Figure antisémite du juif richissime ? Les anciens propriétaires valaient-ils mieux que les nouveaux ? Voilà, c’est dit et écrit.

Revenons aux nouveaux propriétaires des lieux. Lui est romancier, adulé de tout le pays et au-delà, il vient de terminer une « tétralogie », travail de vingt années, dont nous aurons au final, quelques pages, d’une débilité extrême. Elle, autrefois pianiste, ne vit que par et pour son mari, dans un couple fusionnel. Que valent ces gens, qui rappellent ceux d’aujourd’hui avec le slogan « on est chez nous » ? Survient une, puis un second journaliste pour interviewer l’écrivain.

Humour à bonne dose permis par le texte, quelques pas de danse, musique, chanson, l’habitude chez Sivadier. Mise en scène sobre rehaussée par une impeccable direction d’acteurs où dominent Nicolas Bouchaud (1), impérial, celui qui n’a jamais tort dans ces familles, accompagné de Norah Krief, l’épouse et Juliette Bialek, la première journaliste qui ne semble pas être indisposée par la stupidité, l’arrogance de ses hôtes, encore moins par les idées d’extrême-droite véhiculées dans ce milieu auquel elle doit appartenir, ainsi que Frédéric Noaille.

Même s’il est permis de penser que ce roman de Thomas Bernhard n’est pas son meilleur, on pense par exemple à ceux mis en scène par Séverine Chavrier, « Déjeuner chez Wittgenstein » et « la Plâtrière », il a réjoui le public du Rond-Point, lequel a réservé aux artistes, de chaleureux applaudissements.

(1)   Durant et après le Covid, Nicolas Bouchaud a interprété, seul en scène, le personnage de « Maîtres anciens » de Thomas Bernhard. Quel acteur !

dimanche 14 juin 2026

La Révolution de 1789, version Lazare, à la Colline

Denis Lavant à gauche et Ava Baya en rouge

Le Théâtre National de la Colline programmait en cette fin de saison, une création du dramaturge et metteur en scène, Lazare, consacrée à des figures historiques, « souvent figées, simplifiées, héroïsées ou disqualifiées », nous dit-il. Un triptyque est annoncé, « l’Avenir des Reflets » en est le premier volet.

Lazare nous plonge dans ce premier volet, au sein de la révolution Française, du moins les premières années, mais avec quelques divagations et disgressions de son imagination. Avec un peu plus de 80 personnages (difficile de tous les identifier), Lazare place néanmoins au centre de sa création, un homme et une femme bien connues, enfin pour celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de France, ce qui devait être le cas de l’ensemble du public, Jean-Paul Marat, journaliste à « l’Ami du peuple », ce qui permettra quelques disgressions concernant un milliardaire d’aujourd’hui, et Olympe de Gouges, là aussi les discours féministes auront droit de cité, et pas qu’un peu s’il vous plaît.

Il y aura à boire et à manger, comme on dit. Au chapitre satisfaction, une direction d’acteurs impeccable, mise en scène, décors, musiques (violoncelle, piano, basse et batterie) et chants (car on y chante) sont à l’avenant. Une formidable équipe de huit artistes sur le plateau, paritaire soulignons-le, avec en tête de gondole, Denis Lavant évidemment dans le rôle de Marat, mais pas que, virevoltant, éblouissant, dans un registre qu’il affectionne. Côté féminin, il faut citer une jeune comédienne, chanteuse (voix d’or), danseuse, elle-aussi éblouissante sur la scène : Ava Baya dans le rôle d’Olympe.

Cependant, on me permettra deux ou trois objections : d’une part, les trois heures dix recèlent indiscutablement des longueurs, passages où l’intérêt du spectateur s’estompe. Plusieurs coupes s’avèreraient, semble-t-il, nécessaires pour insuffler un peu plus de vivacité, même si l’ensemble n’en manque pas.

Le plus problématique, mais je conçois que les avis peuvent diverger à ce sujet : le côté satirique, voire clownesque de l’ensemble, avec ses remarques d’une bonne lourdeur, est-il le bienvenu ici ? Je pense par exemple à la fuite du roi à Varennes, son interception et surtout le cheval traînant le carrosse. Cela peut faire sourire, voire rire, mais empêche toute profondeur d’analyse. Mais s’il s’agit du style « lazaréen », alors…

Les réserves formulées, les « reflets » de l’époque révolutionnaire vus par Lazare sur la période actuelle, apparaissent d’une cruelle réalité : sur quoi débouchera la crise sociale, politique, économique, sous tous ses aspects, les reflets révolutionnaires de la fin du 18ème siècle peuvent-ils prédire notre avenir ? Réponse dans un siècle…

lundi 25 mai 2026

Bergman et la vie conjugale, revisité par Markus Öhrn à l'Odéon

Photo Simon Gosselin

L’Odéon avait proposé au metteur en scène norvégien Markus Öhrn, de présenter une création au théâtre dit de « l’Europe ». Il fait partie de ces artistes à dimension européenne, dont les créations peuvent se voir dans les grands festivals et les principaux théâtres, à savoir de l’Europe de l’ouest. Passé par Avignon en 2012, Il travaille très souvent avec les masques, les vidéos, les performances, les créations sonores.

Il a choisi d’adapter « Scènes de la vie conjugale » d’Ingmar Bergman, en ne reprenant que quatre scènes du film culte du cinéaste, norvégien comme Markus Öhrn, même si ce dernier affirme s’être inspiré de la série télévisée et des notes manuscrites de Bargman. 2 heures 40 plus tard (dont un entracte de 20 min), on ressort de l’Odéon en état de choc théâtral, tant le spectateur est totalement émerveillé et projeté dans un univers inconnu par la découverte d’un théâtre hors du commun.

La première scène est celle du film, à savoir l’interview du couple, Marianne et Jean, par une journaliste, on dirait aujourd’hui de la presse people. Interview sans grand intérêt, si ce n’est qu’elle finit par déraper comme d’ailleurs les trois suivantes.

La seconde est celle du lit, où Marianne et Jean lisent un roman avant de s’endormir. Ici, le dérapage est monumental, puisque Marianne accouche de deux bébés (ou avorte de deux fœtus) sans que Jean ne réagisse. La suite, avec cordon ombilical et placenta, est une parfaite jubilation.

La troisième, la plus courte, situe l’affaire dans la résidence secondaire du couple, quand Jean vient annoncer à Marianne, qu’il quitte le foyer pour aller vivre avec une femme aimée. La scène rappelle « la Grande Bouffe » de Marco Ferreri, film sorti, est-ce un hasard, en 1973, la même année que celui de Bergman. Entracte.

La quatrième et dernière scène dépasse l’entendement, plongeant dans la démence les deux protagonistes. Il s’agit de celle où les documents du divorce devraient être signés par les deux ex-conjoints, sauf que Jean s’y refuse. On n’en dira pas plus, car on ne peut pas.

En fait, Markus Öhrn n’a vraiment repris que le tout début de chaque scène du film, pour mieux s’en abstraire par la suite, en divaguant vers les contrées inconnues. Masques sur le visage des deux interprètes, l’exceptionnelle Hélène Morelli, et son comparse Mathieu Perotto, voix déformées, bande son quelque peu assourdissante, et utilisation de la vidéo sur la totalité de la troisième scène, tout concourt à créer des sortes de marionnettes dans un grand guignol hallucinant. Volonté du metteur en scène d’utiliser le film de Bergman afin de moquer la société bourgeoise contemporaine, sans doute aussi de conspuer ses valeurs fondées sur le mariage.

Quelques fauteuils vides après l’entracte, sans doute venant de spectateurs peu enclins à sortir du théâtre bourgeois, mais ovation au final.