lundi 23 février 2026

« Œdipe-roi », version « affaire familiale » à Berthier-Odéon.

Eddy D'aranjo à gauche

On connaît l’histoire racontée par Sophocle : en dépit des prédictions du devin, Œdipe tue son père et couche avec sa mère, d’où naîtra Antigone. C’est en s’appuyant sur cette légende mythologique qu’Eddy D’aranjo nous parle de l’inceste commis dans sa famille : crime souvent enfoui dans le tréfonds des secrets familiaux, quand ce n’est pas la justice qui ferme les yeux et condamne la mère qui aurait dénoncé le père, renvoyant les enfants violés vivre avec leur violeur (voir « Affaires familiales » d’Emilie Rousset).

D’entrée, dans un long prologue bien qu’on ne sache pas trop quand il s’arrête, Eddy nous dit que son père a violé sa grande sœur. Pas lui, du moins il ne le pense pas. Sa mère a porté plainte, a quitté le domicile familial. Le père ayant avoué, il fut condamné et emprisonné. Il meurt avant 40 ans d’un cancer. On ne vit d’ailleurs pas très vieux dans la famille paternelle.

Dans une première partie avant entracte, Eddy D’aranjo parle de l’inceste, ce crime plus fréquent qu’on ne croit, évoque des statistiques effrayantes, provoque même le public en indiquant que statistiquement devraient se trouver dans la salle plusieurs auteurs d’inceste. Cela d’une voix douce, monocorde, dont il s’excuse (on peut penser que le timbre de sa voix est voulu). Usant de la vidéo sur écran géant, des artistes de sa petite équipe, dans des plaidoyers quelquefois difficilement compréhensibles, évoquent ce crime à travers le théâtre, l’art, les images sont émotionnellement très fortes, les visages sur écran reflétant ce que les enfants peuvent éprouver.

Dans une seconde partie, Eddy D’aranjo se demande si l’inceste commis par son père pouvait être expliqué par l’histoire familiale. Suit alors une enquête remontant aux grands-parents d’Eddy, ou plutôt de sa grand-mère paternelle, car de grand-père, il n’y a point, ou plutôt 3 ou 4 pour officiellement 5 enfants, voire en fouillant bien, 8 dont 3 mort-nés, peut-être par auto-avortement. On plonge dans Zola. Il interroge quelques survivants, notamment une tante et sa fille qu’il n’avait plus revues depuis très longtemps, toutes heureuses de retrouver Eddy, le seul « homme de gauche » dans la famille, dira la tante, un sourire sur les lèvres d’Eddy. Une lettre lui sera remise, qu’il ne nous lira que vers la fin, faisant durer le suspense avant d’apprendre l’effroyable œdipien.

La fin secoue le public : si on peut supposer que sa grand-mère avorte elle-même, bien que rien ne le prouve, Eddy D’aranjo use du contournement, les trois artistes féminines expliquant comment on peut procéder soi-même à un avortement, en vidéo sur grand écran, mais filmé en direct. Le vagin est grand-ouvert au final, façon de conclure pour Eddy D’aranjo et de lancer au public, « vous vouliez connaître mon histoire familiale, la voilà » ! Sur la dernière scène, Eddy tient un fusil, posant la question de « tuer le père ».

Théâtre documentaire sur près de 4 heures, entracte compris, d’une rare beauté. Mention spéciale à Carine Goron, exceptionnelle.

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