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lundi 24 février 2025

Castor et Pollux, opéra de J-P Rameau, au Palais Garnier

L’Opéra de Paris avait ressorti une de ses œuvres qui dorment dans les cartons, et qui, lorsqu’on a la chance de les découvrir, apparaissent comme de petits bijoux, pour peu que le metteur en scène sorte l’opéra de ses habituelles vieilleries et qu’il le confronte à une culture du XXIème siècle.

Ainsi en est-il de Peter Sellars, artiste états-unien, « connu pour la mise en perspective des œuvres classiques dans le contexte de son époque », nous dit Wikipédia. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas manqué à sa réputation.

On connaît un peu l’histoire des deux jumeaux dans la mythologie grecque. Castor et Pollux sont enfantés par la même mère, Léda, mais si le premier cité est fils de Tyndare, époux de Léda et roi de Sparte, le second est le fils de Zeus, lequel avait réussi grâce à un subterfuge, a séduire Léda. Le premier est donc mortel tandis que le second est immortel. Au cours d’une guerre, Castor est tué, son frère descend alors aux enfers prendre sa place, mais Zeus aura la bonté de les rendre tous deux immortels, d’où leur présence depuis la nuit des temps dans la constellation des gémeaux, quelque part dans la galaxie. Ajoutons que les deux frères aiment la même femme, Telaïre, laquelle n’a d’yeux que pour Castor.

Peter Sellars avait choisi de faire se rencontrer la musique de Rameau et une des danses actuelles comme on les appelle, en l’occurrence le « FlexN » dont un des chorégraphe phare est Cal Hunt, new-yorkais, danse caractérisée par un déplacement sur la pointe des pieds avec de très jolis mouvements du corps et des bras. Sur le plateau de Garnier, 14 danseuses et danseurs accompagnaient ainsi solistes et chœurs, tandis que dans la fosse officiait le chef Teodor Currentzis et son orchestre Utopia.

Sur le plateau, une cuisine, un salon, une chambre et même la salle de bain avec douche, Peter Sellars expliquant qu’aux USA, aucune salle de spectacles ne permet d’accueillir les danses actuelles, celles-ci se réfugiant dans les appartements. Pourquoi pas un tel décor, d’une simplicité voulue, non pour des motifs budgétaires, mais afin d’accueillir le « FlexN » ! Pour tous et toutes, danser à Garnier devait être le sommet auquel ils pouvaient s’attendre.

Des solistes très haut de gamme, notons plus particulièrement Reinoud Van Michelem impressionnant dans le rôle de Castor, Stéphanie D’Oustrac dans celui de Phébé dont l’amour pour Pollux n’est pas réciproque, Natalia Smirnova qui a fait envoler sa voix (jusqu’à quelle note ?) lors d’un solo dans le rôle de Vénus,  Jeanine de Bique, une Télaïre de haute volée, enfin Marc Mauillon, tourmenté entre l’amour que lui voue Phébé, et celui que Telaïre lui inspire. Sans oublier la basse de Nicholas Newton en Zeus impérial !

Un orchestre Utopia absolument remarquable, des chœurs magnifiques, voilà un opéra qui a reçu une ovation rare et méritée au Palais Garnier, nonobstant les critiques des médias attachées aux vieilleries lyriques.

mardi 29 mars 2022

Quand Verdi travestissait Philippe II d’Espagne en Poutine


Depuis une dizaine d’années, les opéras du MET de New-York sont retransmis, la plupart en direct, dans de nombreuses salles de cinéma en France, multiplex du réseau Pathé-Gaumont ou salles indépendantes. Récemment, le « Don Carlos » de Verdi était donc sur nos écrans, en version française s’il vous plaît.

Quand Verdi écrit la musique, à l’invitation de la direction de l’Opéra de Paris, après avoir choisi comme source d’inspiration le drame de Schiller, sur un livret de Joseph Méry et Camille du Locle, nous sommes dans les années 1865 à 1867. Les répétitions sont longues et l’accueil à Paris fut mitigé nous dit-on, le 11 mars 1867. En conséquence, l’œuvre de Verdi est originellement en français. Ce n’est que près de vingt années plus tard, en 1884 que le livret fut traduit en italien. Mais qui était donc le personnage éponyme du drame ?

Don Carlos, ou Charles d’Autriche, était le fils de Philippe II, roi d’Espagne de 1556 à 1598, lui-même fils de Charles Quint. Philippe II, marié à 16 ans, père de Don Carlos à 18 ans, et veuf par la même occasion, avait reçu en héritage un empire constitué à la fois par les guerres d’annexion et par les mariages entre familles royales. A tel point que la consanguinité à cette époque était telle que Don Carlos n’avait que 4 arrière-grands parents au lieu de 8. D’où ses malformations physiques et psychologiques, ce dont le livret de l’opéra ne souffle mot. S’opposant à son père au sujet des massacres perpétués en Flandre révoltée, il est emprisonné et meurt à l’âge de 23 ans. Côté mariage, on lui avait promis Elisabeth de Valois, fille aînée du roi de France Henri II, mais son père Philippe II la lui subtilisa afin de conclure la paix avec la France (en cadeau ?). C’est au cours du mariage en la cathédrale de Paris (en l’absence de l’époux Philippe II, cela se faisait à l’époque) que le roi de France mourut, victime d’un éclat de lance dans l’œil.

Mais revenons à l’opéra. Les librettistes ont dépeint un roi, Philippe II d’Espagne, monstre sans cœur, insensible devant les exactions commises dans les états de Flandres que Rodrigue, son conseiller, lui rapporte. Et surtout n’hésitant pas à voler celle que son fils aime dans un amour partagé, et plus tard à le faire emprisonner et mettre à mort. Personnage à l’âme noire ! Alors, au cours de la représentation, on songe inévitablement au maître du Kremlin qui martyrise l’Ukraine, sans remords, dans un bras de fer avec le reste du monde. Quant à l’âme damnée de Philippe II, le grand inquisiteur qui ne songe qu’à envoyer à la mort tout hérétique ou supposé tel, on pense au pope Kirill, oligarque et soutien inconditionnel de Poutine dans son invasion de l’Ukraine. Alors, on en vient à se dire que Verdi était sacrément en avance sur son temps, représentant l’un sous les traits de l’autre. On pourra à juste titre me faire observer qu’il y en a eu d’autres tout aussi sanguinaires, voire plus, dans le passé, mais la concordance des situations est frappante !

Quant à la représentation retransmise au cinéma, il va sans dire que le MET se situe au sommet de l’art lyrique, avec un orchestre haut de gamme, sous la direction du chef suisse Patrick Furrer, en l’absence de l’habituel Yannick Nézet-Séguin malade. A l’applaudimètre, en tête, la soprano Jamie Barton en princesse Eboli qu’on avait affublée d’un bandeau cache-œil comme les pirates, afin de la rendre éminemment laide, et elle ne se priva pas d’en jouer, surtout lorsqu’elle chanta « Ô don fatal » dans l’acte IV haïssant la beauté. Le ténor américain Matthew Polenzani a été un Don Carlos à la voix superbe et pleine de finesse, faisant de son  personnage un être plein de raison et ne se faisant plus guère d’illusions sur son avenir, ni sur la paix en ce bas monde. Le baryton québécois Etienne Dupuis en Rodrigue, ami de Don Carlos, fut particulièrement touchant. Enfin, pour moi, au sommet fut Sonya Yoncheva, la soprano bulgare qui a campé une vraie reine, au port altier et à la voix exceptionnelle, sans aucune faiblesse, ne poussant pas la voix plus haut que nécessaire et impressionnante dans les basses.

Un dernier mot concernant la diction française pour des solistes dont ce n’est pas la langue natale, diction qui m’a étonné favorablement, même si le recours au sous-titrage pour des voix lyriques s’avère nécessaire. 

mercredi 19 janvier 2022

Un opéra très actuel


La Scène Nationale d’Orléans avait eu le bon goût de programmer l’opéra de Debussy, « Pelléas et Mélisande », lequel on le sait a été composé par le musicien, pour orchestre ou pour piano, selon la configuration. En ces temps de pandémie, ce fut la seconde qui était à l’affiche mardi soir, salle Barrault. Debussy a donc composé la musique sur les paroles de la pièce de théâtre de Maeterlinck, écrite quelque dix années auparavant, que j’ai vue en Avignon en 2019 sur une mise en scène de Julie Duclos, et dont j’avais trouvé l’ensemble un peu trop sobre. Passons !

La Fondation Royaumont, sise en l’abbaye éponyme, située dans le Val d’Oise, au nord de Paris, a pour mission de conserver et développer son patrimoine architectural par la présence et le soutien d’artistes de la musique et de la danse. Sur scène, six chanteurs et chanteuses lyriques, âgés entre 25 et 35 ans, l’avenir de l’art lyrique en France. Un décor à minima, une porte au milieu d’un immense panneau de bois, quelques fauteuils. Martin Surot est au piano.

Pièce par certains côtés très actuelle, même si l’intrigue est située au Moyen-Âge. Costumes d’aujourd’hui, ce qui renforce l’aspect contemporain de la lutte contre les violences conjugales, et la mise en scène appuie là où ça fait mal. Très belles voix lyriques accompagnées magistralement au piano, belle mise en scène utilisant le piano dans la séquence des longs cheveux de Mélisande. Et magnifique seconde partie après l’entracte, lorsque Pelléas et Mélisande avouent leurs amours réciproques, ainsi que la scène finale quand Golaud cherche à connaître la vérité pendant que meurt Mélisande.

Une critique tout de même : j’aurais aimé les surtitres, même si la pièce est en français. Car dans le lyrique, on ne comprend pas tout.

Chaleureux applaudissements pour cette équipe qui en était à sa seconde représentation, avant un tour de France prometteur.

Enfin, cette fameuse citation qu’on entend venant d’Arkel : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ». Formidablement actuelle aussi !

mercredi 30 juin 2021

Un docu pour clore les Indes galantes

Tout a débuté en 2017 lorsque Clément Gogitore réalise pour le compte de la 3ème scène de l’Opéra National de Paris, une vidéo de 5 minutes mêlant des danseurs de Krump et le fameux rondeau « Forêts paisibles » des Indes Galantes, extrait de l’opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau composé en 1735, vidéo vue sur Youtube près d’un million de fois.

Dans la foulée, le Directeur de l’ONP lui commande la mise en scène de l’opéra de Rameau dans son intégralité, chorégraphié par Bintou Dembélé et son équipe de « danseurs de rues », mêlant krump, hip-hop, voguing, flexing sur les pointes…, avec la fine fleur des chanteurs lyriques français. Les répétitions auront duré un an, et le spectacle sera ovationné chaque soir, même si une poignée de critiques réacs tentera de salir la création de Clément Cogitore, laquelle est retransmise dans les cinémas de France. C’est ce travail de répétition que Philippe Béziat nous offre dans ce documentaire « Indes Galantes », depuis le choix du casting jusqu’aux premières représentations à l’Opéra Bastille.

On y croise Sabine Devieilhe, la soprano au sommet de son art, Stéphane Lissner, le Directeur de l’ONP qui a passé commande de l’opéra, Leonardo García Alarcón, le chef d’orchestre argentin parlant parfaitement notre langue et expliquant magistralement la profondeur de la musique aux danseurs, toutes les professions de l’Opéra de Paris avec ses faiseurs de costumes et de décors, l’orchestre de Namur, et évidemment les danseurs, lesquels évoquent leurs origines très diverses, parlant de leurs ancêtres, leurs racines. Au travers de quelques phrases, on sent leur amertume devant un racisme endémique qui se ressent évidemment dans les critiques journalistiques dont j’ai parlé au début de mon article.

Un documentaire passionnant qui vient en complément de l’opéra-ballet que les Carmes nous ont projeté il y a deux ans. Alors, il valait mieux avoir vu l’opéra pour saisir toutes les nuances du documentaire. Quant à ceux qui connaissent l’Opéra Bastille pour y aller quelques fois, c’était encore mieux bien sûr. Mais toutes les bourses ne peuvent pas s’y rendre.

mardi 23 avril 2019

La soprano lithuanienne au firmament de Bastille

Comment commenter l’opéra que Dmitri Chostakovitch compose en 1934, honni par Staline, « Lady Macbeth de Mzensk », présenté à Bastille en ce mois d’avril, sous la baguette du chef allemand Ingo Metsmacher et dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, quand tous les ingrédients confinent au degré ultime du génie ?

Lady Macbeth chez le compositeur russe, c’est une femme, mariée à un chef d’une petite entreprise dans la Russie profonde, du 19ème siècle, inculte, ne sachant pas lire et délaissée par son mari. Elle trouve réconfort sexuel auprès de Serguey, employé par le mari. Elle finit par empoisonner le beau-père qui a découvert l’idylle, et avec l’aide de Serguey, étrangle le mari. Condamnée avec son amant à la déportation en Sibérie, elle se jette dans un lac, entraînant avec elle, la nouvelle sur qui Serguey venait de jeter son dévolu.

La musique est impressionnante, l’orchestre de l’Opéra de l’Opéra de Paris fait ressortir cuivres et percussions à merveille, on prend un plaisir fou à voir le chef allemand assurer la mesure. Les chœurs livrent, comme d’habitude sous la direction de José Luis Basso, une partition haute en couleurs. Les voix des solistes emplissent Bastille , mais surtout, celle qui atteint le firmament, c’est la jeune Lithuanienne, Ausriné Stundyté, pour laquelle aucun adjectif ne saurait la décrire, tant elle est à la fois soprano et actrice, art lyrique et théâtre se confondant chez elle.

Quant à la mise en scène de Warlikowski, lequel écume toutes les salles européennes, elle est admirable, bousculant toutes les convenances. Trouvailles en nombre, il utilise à plein toutes les possibilités que peut lui offrir Bastille, de l’abattoir à bestiaux où le sang coule, à la chambre où plaisir sexuel et meurtre se chevauchent, fanfare et « revue nègre », pour au final nous déplacer sur les routes de la Sibérie.

Quand l’ONP nous offre une telle création lyrique, il se hisse au firmament.

jeudi 19 juillet 2018

Un roman, une comédie, du cirque et un drame

« Pas pleurer », tel est le roman de Lydie Salvayre, Prix Goncourt 2014, où l’auteure donne la parole à sa mère alors âgée de 90 ans qui raconte l’été 1936 en Catalogne quand l’espoir d’un monde meilleur apparut, et à Georges Bernanos, présent lors des massacres bénis par le clergé espagnol auxquels se livrèrent les troupes franquistes, et que l’écrivain catholique dénonça souvent seul.
Le Théâtre des Doms en Avignon programme des spectacles qui nous viennent de Wallonie. Marie-Aurore d’Awans nous restitue de roman de Lydie Salvayre avec une force peu commune, roman qu’elle s’est totalement appropriée et qu’elle vit intérieurement. A la guitare électrique, Malena Sardi donne une option rock au spectacle. Ce jeudi, Lydie Salvayre était présente dans la salle.

Faust, tout le monde en a entendu parler. Voilà un savant désoeuvré qui tombe sous la coupe de Satan, le diable quoi… lequel jette une jeune fille, très chrétienne dans les bras de Faust. Elle en mourra. Mise en scène exceptionnelle où la musique rock en direct (on aperçoit le musicien au sommet du décor) et la vidéo composée de faisceaux de lumières, accompagnent les trois acteurs. La compagnie Collectif 8, basée à Antibes, réalise un spectacle de très haute qualité.

Au théâtre des Halles, on joue « Bienvenue en Corée du Nord ». Voilà quatre clowns, 3 filles et un garçons, lesquels sont parvenus à passer une semaine dans ce pays , et nous rapportent ce qu’ils ont vu, appris, découvert, par le rire, l’humour décalé, la multiplicité des gags. C’est totalement jouissif. Les quatre changent de costume, mais gardent toujours leur nez rouge. C’est très fort, surtout qu’ils ont rapporté un missile qui risque à tout moment d’exploser !

Dernier spectacle de ma semaine : « le Songe d’une nuit d’été » d’après Shakespeare. Ici, le groupe de théâtreux amateurs de la pièce est remplacé par trois musiciens qui jouent Purcell en direct avec violon, violoncelle et guitare, Obéron et Titania, les dieux, interprétant les airs lyriques. Costumes magnifiques, acteurs et chanteurs haut de gamme, tout concourt à faire de ce Songe, un spectacle exceptionnel.

mercredi 11 juillet 2018

Gluck et Boulgakov ne se valent pas !

Gluck était à mon programme en cette matinée de mardi toujours chaude. Christoph Gluck, compositeur allemand du 18ème, a sillonné l’Europe occidentale, et est passé longuement par Paris où il crée entre autres opéras, la version française d’Orphée et Eurydice. Lorsqu’il était Directeur du théâtre français à Vienne, il a créé 12 opéras, dont « le Mariage du Diable ou l’Ivrogne corrigé ». C’est cet opéra chanté en français   la compagnie Carib’Opéra formée de quatre musiciens et cinq acteurs/chanteurs a magnifiquement interprété pour notre plus grand bonheur ! Compagnie qui a la particularité de réunir artistes des Antilles et de la métropole.

Un pianiste, une violoncelliste, une violoniste et un percussionniste ont offert une partition haut de gamme, n’hésitant pas parfois à prêter main forte aux cinq chanteurs, trois  hommes et deux femmes originaires des Antilles pour plusieurs d’entre eux, aux voix harmonieuses.

Il s’agit d’une farce pleine d’humour, qui se termine dans la cave de la maison où le soupirant de la jolie nièce se déguise en diable afin d’obliger le père de la jeune fille à accepter le mariage de sa fille avec, on s’en doute, son chéri. Ajoutons que la mise en scène particulièrement vive est de Julie Timmermann qu’on avait vue à Orléans dans la pièce « Un Démocrate » pour laquelle elle avait assuré le texte, la mise en scène tout en étant sur le plateau. Artiste dont on reparlera tant elle est pétrie de qualité !

C’est le genre de perle qu’on déniche au hasard de la programmation du OFF, quelque chose d’infiniment réjouissant, bien loin des navets à éviter, et on sait à ce sujet où il ne faut pas mettre les pieds.

En soirée, spectacle attendu puisque créé au théâtre de la Tempête de la Cartoucherie de Vincennes récemment, « le Maître et Marguerite » d’après le roman de Boulgakov, joué par la compagnie « Fabriqué à Belleville », c’est son nom, et dans une mise en scène d’Igor Mendjisky.

Roman féérique, voire diabolique puisque le personnage principal est Satan, histoire qui se situe dans la Russie Stalinienne ainsi qu’à l’époque de Ponce Pilate en Palestine, donc roman à peu près injouable au théâtre, dont une version a été donnée dans la Cour d’Honneur il y a une quinzaine d’années.
Autant dire que la mise en scène ne m’a pas convaincu : on ne retrouve pas le côté échevelé du roman, sinon un tempo beaucoup trop lent, un chat quasi inexistant, et un Satan beaucoup plus gentil que celui de Boulgakov. Mise en scène un peu trop légère, j’aurais aimé quelque chose de plus enlevé, côtoyant la démence sur scène. Néanmoins, on retrouve les grandes pages du roman de Boulgakov qui est considéré en Russie comme un monument de la littérature russe du XXème siècle.

mardi 10 juillet 2018

Un magnifique survol sociétal du XXème siècle

La Compagnie Interface que j’avais pu apprécier grandement l’année passée avec « J’ai hâte d’aimer » et la présence de Francis Lalanne, présente cette année dans le cadre du OFF, toujours au théâtre du Balcon , la pièce « Vive la Vie », créée et chorégraphiée par le trio André Pignat, Thomas Laubacher et Géraldine Lonfat. Trio haut de gamme tant le résultat est admirable.

Ceux-là, à priori, n’ont pas besoin de tracter dans les rues avignonnaises : la salle est pleine dès les premiers jours, et donc sans bouche à oreille.

Nous sommes au début du XXème, dans une famille paysanne, laquelle apprend par le fils que l’électricité et l’eau courante arrivent dans le village. Après un moment d’hésitation, le père donne son accord et on décide de ne plus fermer le robinet ou d’appuyer sur l’interrupteur de peur de tout perdre. Quelques années plus tard, le fils épris de progrès, s’en va travailler à l’usine, la terre ne rapportant plus assez : il découvre alors ce qu’est la lutte des classes et l’exploitation des ouvriers par les patrons, au grand dam du père qui ne comprend plus son fils. Bien plus tard, on subira l’occupation, on écoutera les messages sur un  vieux poste TSF. Viendront enfin les ordinateurs, les télévisions, les téléphones portables. On aura traversé quelque chose comme un siècle à travers l’évolution des mœurs. Mais le fils s’interroge : n’est-on pas en train de ruiner notre belle planète ? Le retour à la terre et l’auto-alimentation ne sont-ils pas l’avenir ?

La trame du spectacle est croisée avec une chorégraphie à laquelle participent huit acteurs/actrices, emmenés par une Géraldine Lonfat qui rayonne dans un rôle de directrice de ballet qu’elle semble affectionner, où l’on ne triche pas sur les remarquables portés qui parsèment le spectacle. La musique enregistrée est accompagnée par les airs lyriques interprétés par la mezzo Johanna Rittiner à la voix merveilleuse. Enfin en toile de fond, un jongleur quelque peu évanescent qu’on aurait aimé plus proche du public.
Tonnerre d’applaudissements au final, amplement mérité pour un spectacle sans doute au niveau de maintes créations du IN. Félicitations à la Compagnie Interface.

dimanche 16 juillet 2017

Avignon, premier jour

Premier jour en Avignon particulièrement venteux, le Mistral souffle, et pas qu’un peu ! Les affiches mal attachées claquent, quand elles ne s’envolent pas. En revanche, la chaleur est tout à fait supportable grâce à Eole.

A peine installé, premier spectacle au Gilgamesh où je n’avais jamais mis les pieds : endroit sympa où l’on peut se restaurer, boire quelque chose, la salle est agréable.

Norah Krief nous offre une « Revue rouge ». Et rouge, elle l’est assurément ! Entourée de quatre musiciens, une guitare électrique, une basse, une batterie et un clavier, sur des airs rock, elle rend hommage à de multiples figures révolutionnaires du monde entier, les Quilapayun au Chili, la Commune de Paris, un anarchiste ukrainien du début du 20ème siècle, Brecht au travers d’un film et d’une poésie censurés… Au passage, Poutine en prend pour son grade, cloué au piloris par les féministes russes. Lors des rappels, le pianiste nous offre de manière sublime, « les Anarchistes » de Léo Ferré, le concert se terminant par « El Paso del Ebro », hymne des républicains espagnols dans un rock endiablé.

Chapeau Norah ! Mon festival ne pouvait pas mieux commencer.

En soirée, retour au Chêne Noir avec une version flamenco de l’Opéra de Bizet, « Carmen ».

Trois domaines fort différents viennent se rencontrer : l’art lyrique avec les airs les plus connus de Carmen interprétés par une remarquable Magali Paliès, la danse flamenco avec des exercices de virtuoses aux claquettes, enfin le « Cante Jondo » qui nous rappelle les chants basques. Si chacun excelle dans son domaine, pas sûr que les trois réunis parviennent à générer un ensemble, d’autant que les numéros de claquettes ont tendance à étouffer le reste. Enfin, à droite de la scène, dans une cellule de prison, Don José nous raconte l’histoire de l’opéra de Bizet, on aurait plutôt aimé entendre les airs. Standing ovation d’une partie des spectateurs qui semblent n’être venus que pour les claquettes. Quant aux micros HF, étaient-ils bien nécessaires ?

A demain !

lundi 30 janvier 2017

Jeanne devient humaine à l'Opéra de Lyon

En 1935, Arthur Honegger compose son oratorio « Jeanne au bûcher », sur un texte de Paul Claudel, à la demande de la danseuse Ida Rubinstein. Il sera créé en Suisse et représenté pour la première fois en France, à Orléans, le 8 mai 1939 à l’occasion des Fêtes de Jeanne d’Arc., avec Ida sur scène.

L’Opéra de Lyon a commandé une nouvelle mise en scène de l’oratorio à l’italien Roméo Castellucci, très connu pour ses idées aussi géniales que déroutantes. Et on n’a pas été déçu !

Au lever du rideau, une classe de jeunes filles, dos au public, attend l’heure de la sonnerie. Dès la fin du cours, toutes se lèvent et sortent dans un joyeux brouhaha. Survient alors, un homme ou une femme, je ne sais trop, chargée de faire le ménage et poussant son chariot. Bien vite, on sent la folie s’emparer de lui (d’elle ?) : dans un grand fracas, il (elle) expédie tables, chaises, tableau dans le couloir et s’enferme dans la classe en bloquant la porte à l’aide d’une solide chaîne. Tout cela dans un silence remarquable, seulement troublé par les han ! han ! de l’homme (femme ?). Le public commence à s’impatienter, se demandant dans quelle galère Castellucci l’embarque.

Voilà qu’elle (parce qu’elle apparaît totalement femme maintenant) retire les plaques de lino du sol, qu’elle casse le plancher, et qu’elle creuse la terre pour en extraire des débris divers, plus tard l’épée de Jeanne. Elle, c’est Audrey Bonnet qu’on a pu voir à Orléans dans « Répétition » aux côtés précisément de Denis Podalydès, lequel tient à merveille le rôle de Frère Dominique, bloqué dans le couloir et tentant de raisonner Jeanne. Car maintenant, c’est bien elle, l’héroïne, la pucelle, la relapse, la cruelle, celle que des animaux jugent et envoient au bûcher. Audrey Bonnet, le corps nu, recouvert de poudre blanche, est exceptionnelle dans ce rôle d’homme devenu femme par la grâce de Castellucci, et fera un triomphe lors des saluts.

La grande force de Castellucci, c’est d’avoir réussi, à partir d’une simple fait divers (un préposé au balayage des classes qui bascule dans la folie) à transposer dans l’oratorio d’Honegger. La dernière scène voit dès l’aube, deux policiers, munis d’une énorme pince afin de briser la chaîne qui interdit l’entrée dans la salle de classe, découvrir un lieu totalement chaotique, avec au centre une excavation dans laquelle Jeanne a disparu.

Le metteur en scène italien pose la question de l’identité de Jeanne d’Arc : le fait de la renvoyer dans les entrailles de la Terre est en soi une réponse à ceux qui ne voient en elle qu’une Sainte, c’est la volonté de l’humaniser et non la sanctifier.

Le chef japonais, Kazushi Ono, dirige magistralement l’orchestre de l’Opéra de Lyon, pendant que récitants, solistes et chœurs sont cachés à la vue du public, les uns de chaque côté de la scène, en hauteur, les chœurs sous la scène, leurs voix semblant ainsi monter des catacombes.

Un spectacle qui ne peut laisser insensible, porté d’une part, je le répète par Audrey Bonnet au sommet de son art de comédienne, et d’autre part par une mise en scène, qui si elle peut ne pas plaire à tous, a l’immense mérite de sortir des sentiers battus, et surtout de tenir la route, et de faire réfléchir, penser, discuter… N’est-ce pas d’ailleurs l’objectif du spectacle vivant ?

mardi 15 mars 2016

Tchaikovski à la fête au Palais Garnier


J’étais à Garnier lundi soir pour la représentation de Iolanta/Casse-noisette, mis en scène par le russe Tcherniakov avec à la baguette, Alain Altinoglu.

Au micro sur scène, on annonce Sonya Yoncheva souffrante (dépit chez les spectateurs), pour aussitôt préciser qu’elle chantera néanmoins (applaudissements chez les spectateurs).

J’ai apprécié Iolanta, l’opéra de Tchaikovski, qui m’a beaucoup touché.
Nous sommes à la cour du roi René, en Provence. La fille du roi est aveugle de naissance, mais personne ne lui a jamais, sur ordre de son père, parler de la vue, Iolanta pensant que les yeux, ça ne sert qu’à pleurer. Arrive un chevalier qui tombe follement amoureux de la jeune fille, et lui révèle la vérité. Ce qui, conformément aux prédictions d’un médecin maure, lui permet de voir. Ben oui, quand on est amoureuse…
Alors, certes, on comprend difficilement qu’un Duc de Bourgogne se rendant à la cour du Roi de Provence, y rencontre René coiffé d’une chapka. Il m’a aussi semblé que le compositeur russe avait un peu bâclé la fin, soit ! Mais j’ai apprécié à leur juste valeur, la voix de basse d’Alexander Tsymbalyuk, celle du ténor Arnold Rutkowski dans le rôle de Vaudémont, peut-être un peu légère, et bien sûr Sonya Yoncheva qu’on ne présente plus : même souffrante, sa voix est exceptionnelle ! Mais pourquoi donc faut-il, tant à Garnier qu’à Bastille, placer le surtitrage à une telle hauteur !

Tcherniakov a su fort habilement lier l’opéra au ballet en faisant intervenir Marie dans les dernières minutes de l’opéra, puis en faisant applaudir les chanteurs par les danseurs : le public se prêtant au jeu, finit par applaudir lui aussi. Astucieuse trouvaille de metteur en scène. Venons-en  donc au ballet ! Tout d’abord, oublier totalement la version classique (et donc celle de Noureiev à Paris) est d’une totale évidence, même si c’est difficile, je sais…

La nouvelle chorégraphie de Casse-noisette a été confiée à trois artistes, le portugais Arthur Pita, le québécois Édouard Lock et le belge Sidi Larbi Cherkaoui.

J’ai adoré l’anniversaire de Marie, chorégraphié par Pita. On m’objectera qu’il y a bien peu de danse… Et alors ? C’est absolument réjouissant, voire jouissif, et les danseurs donnent vraiment le sentiment de s’amuser sur scène.

Puis vient la nuit de Lock. J’avais déjà vu de ce chorégraphe, Andréauria que j’avais adoré. Et Lock ne m’a pas déçu hier soir. Il semble bien que sa danseuse préférée soit Alice Renavand (elle dansait déjà Andréauria). L’Étoile est tout bonnement fabuleuse, sa gestuelle ultra rapide  et si compliquée fait véritablement merveille. Je sens d’ailleurs que je vais devenir un fan de Lock, tant il m’a ensuite ébloui dans divertissement, ce qu’on appelle les danses de caractère, même si je suis resté sur ma faim dans la forêt, où j’ai moins adhéré au propos.

Cherkaoui m’a semblé plus inégal. Ses pas de deux sont très réussis, notamment le dernier avec Marion Barbeau et l’Étoile Stéphane Bullion (qui semble sorti du placard !), la valse des flocons est une merveille, surtout du point de vue de la scénographie, laquelle n’est sans point sortie de son imagination, mais plutôt de celle de Tcherniakov ; ceci dit, celle des fleurs m’a semblé d’une banalité confondante. Dommage ! Enfin, pour terminer, ce qu’on appelle dans la chorégraphie classique la variation de la Fée Dragée, on a beau s’astreindre à ignorer celle de Noureiev, on pense forcément à ce morceau d’anthologie. Là, Cherkaoui ne joue pas dans la même cour. C’est beau ce que fait Marion Barbeau, mais cela reste bien en deçà, même s’il ne faut pas comparer.

Pas de huées, pas de sifflets lors des saluts où chanteurs et danseurs se présentent ensemble sur la scène.  Les applaudissements furent chaleureux, la soirée fabuleuse, l’orchestre remarquable et l’auteur de ces lignes ravi !

dimanche 28 février 2016

Le Trouvère à Bastille

J’étais à Bastille, samedi soir, pour Il Trovatore (Le Trouvère), opéra de Verdi, composé en 1853.
L’argument fait froid dans le dos : une gitane, pour venger sa mère conduite au bûcher, pousse un comte à assassiner son propre frère déguisé en Trouvère, afin d’épouser la belle Leonora, laquelle s’empoisonne pour rester fidèle à celui qu’elle aime.

La mise en scène d’Alex Ollé et les décors sont honnêtes sans plus, juste ce qu’il faut pour que le public réac de Paris ne se mette pas à crier. Car il en va ainsi à Bastille, comme ailleurs. Près d’une vingtaine de blocs montent dans les cintres et descendent sous la scène, à volonté, créant tantôt un cimetière, ou une prison, ou un désert, ou un labyrinthe. Il paraît qu’on est transposé en plein cœur de la 1ère guerre mondiale. Je veux bien ! L’orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par Daniele Callegari m’a semblé impeccable.

Mention très spéciale pour les choristes de l’ONP, avec à leur tête l’argentin José Luis Basso, nommé en 2014, qui ont interprété les chœurs des Gitans de la meilleure façon. Un régal !

Dans le rôle du Comte, le baryton français Ludovic Tézier a su faire admirer sa voix profonde et fut très applaudi, tout comme le ténor argentin Marcelo Alvarez dans celui du Trouvère.
La soprane chinoise, Hui He, tenant le rôle de Leonora, a été bonne, sans fausse note cette fois-ci, mais sa voix manque par trop de chaleur, me semble-t-il.
Et celle qui a gagné à l’applaudimètre fut sans contestation, la mezzo Luciana d’Intino dans le rôle de la Gitane, dont c’était la première samedi à Bastille, du moins dans cette série, qui fit montre d’une très belle descente dans les graves.

Ceci dit, ne pas vouloir se ruiner vous condamne à une place au deuxième balcon, ce qui à Bastille, vous éloigne tellement du surtitrage, qu’avec mes yeux qui ne sont plus ceux d’un jeune homme, je ne pouvais lire. Heureusement que je connaissais l’argument !

Excellente soirée parisienne donc, terminée par une scène d’un registre dramatique total où le comte tue son frère et la gitane, laquelle venait de lui révéler la vérité en s’écriant : » Tu es vengée, ô ma mère ! », dans un déluge de timbales et d’applaudissements.