vendredi 13 juillet 2018

Une Iphigénie très convenable, mais sans risque !

Photo Raynaud de Lage
Décidément, le Festival 2018 parle souvent des enfants que les adultes envoient à la mort. C’était le cas avec « Thyeste » de Sénèque, voici « Iphigénie » de Racine, au Cloître des Carmes dans une mise en scène de Chloé Dabert, bientôt Directrice du CDN de Reims. Pièces on ne peut plus actuelles, tant les morts d’enfants font l’actualité, noyés en Méditerranée ou devenus des bombes humaines en Afrique.

Iphigénie raconte un épisode en amont de la guerre de Troie : les Grecs sont depuis plusieurs mois bloqués au port par manque de vent. Un devin, parlant au nom d’un dieu (il y en d’autres aujourd’hui qui ne valent pas mieux) annonce à Agamemnon, descendant des Atrides, qu’il doit mettre à mort sa propre fille sur l’autel, afin que les vents veuillent bien souffler dans la bonne direction. Ce que, après maintes hésitations, il se décide à faire, au grand dam de son épouse et mère, Clytemnestre, et d’Achille son soupirant. Le lien avec « Thyeste » est ainsi fait : la prophétie annoncée se réalise. D’ailleurs, Clytemnestre, au comble de la fureur, déclare à son mari, qu’après avoir égorgé leur fille, il ne lui restera plus qu’à la lui donner en festin.

Racine s’est inspirée de la pièce d’Euripide, sauf que la fin est différente. Si Euripide substitue à Iphigénie une biche au moment du sacrifice, Racine envoie Eriphile, jeune captive et amoureuse éconduite d’Achille, à la mort, en lieu et place d’Iphigénie. On peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé Racine à un tel choix, celui de la mort d’une jeune femme en conclusion de sa pièce, sans doute pour forcer le tragique final. Quant aux alexandrins, ils sont un vrai délice à entendre, souvent on en devine la chute. Il semblerait qu’on les écoute chaque jour tant ils nous sont familiers !

Côtés acteurs, Yann Boudaud  est un Agamemnon royal, terrifié à l’idée de sacrifier sa propre fille, hésitant, aimant, mais faible devant les dieux. Sa parfaite diction est un chef d’œuvre dans le genre, ses pauses, sa respiration, parfois en milieu d’alexandrin, en disent long sur le travail en amont qui a été effectué afin de rendre audible dans le cloître, et sans micro (ouf !) les vers de Racine. Servane Ducorps est une Clytemnestre tout aussi royale, qui ne capitule jamais devant les décisions des hommes : sa fureur lors des deux derniers actes illustre toute sa volonté de femme. Victoire Du Bois est une Iphigénie volontaire face à la mort annoncée pour raison d’état. Les compagnons de scène sont à l’unisson du couple : une bien belle équipe d’acteurs.

Parlons enfin de la mise en scène de Chloé Dabert, sans grand risque, mais néanmoins tout à fait convenable, et très comme il faut pour ne pas apeurer le bourgeois avignonnais (1). Tout au plus s’est-elle permis à la toute fin de faire revenir le spectre d’Eriphile sur le plateau.  On est loin des mises en scène tonitruantes qu’on a pu voir dans le cloître certaines années. Quant au décor, un mirador à plusieurs étages côté cour permet aux uns et aux autres de prendre de la hauteur sur un des chefs d’œuvre de Monsieur Racine.

(1)    Certains avignonnais (plutôt âgés) paient des places à 30 € pour passer une demi-heure, voire une heure tout au plus, et quitter les lieux ensuite, comme devant sa télé où l’on zappe, où l’on commente, pour aller voir ailleurs. On constate d’ailleurs le même phénomène dans les multiplexes de la part de quelques jeunes cette fois-ci. Etrange comportement dans la société actuelle consumériste !

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