jeudi 18 octobre 2018

Allégorie du chaos du monde

Second spectacle au Centre Dramatique d’Orléans, Séverine Chavrier poursuivant son exploration des compagnies étrangères, « Imitation of life » du hongrois Kornél Mundruczó avec son « Proton Théâtre » fondé en 2009, compagnie indépendante. Le metteur en scène est surtout connu en France comme cinéaste, à ce titre, il est passé par Cannes à plusieurs reprises, et pas plus tard qu’en 2017 en sélection officielle avec « la Lune de Jupiter ». En 2014, il obtient le premier Prix dans la section « un Certain Regard » pour « White God » qui sera le 23 octobre prochain projeté au cinéma des Carmes.

« Imitation of life », pas besoin de traduire, est créé à partir d’un fait divers, un jeune Rom étant agressé à coups de sabre, par un autre jeune de son âge. Après qu’on ait dénoncé cet acte raciste, il s’avère que l’agresseur est aussi Rom. Mundruczó ne juge pas, il constate et nous livre la matière brute. Au spectateur d’en tirer des conclusions.

Le spectacle se divise en 6 tableaux. Le premier, vidéo projetée sur grand écran, montre une femme âgée, laquelle est questionnée par quelqu’un que la caméra ne montre pas. On apprendra plus tard qu’il s’agit d’un huissier de justice. Au début, dans une sorte de dialogue impossible à la Beckett, la femme refuse de donner son nom, sa date de naissance. Peu à peu, elle raconte sa vie faite de dureté et d’un courage exemplaire. On apprend que son mari est décédé depuis peu, que son fils a quitté la maison et qu’il se prostitue, que la famille appartient à la communauté Rom.

La caméra s’est rapprochée du visage de cette femme, qui soupçonne son interlocuteur de vouloir la mettre dehors. L’écran disparaissant, apparaît alors un appartement fait d’une seule pièce, encombrée de tables, chaises, canapé, meubles fixés aux murs, appareils d’électro ménager. Le dialogue entre l’homme et la femme se poursuit jusqu’au malaise de la seconde.

Le troisième tableau est sidérant. Les occupants ayant disparu, l’appartement se met à tourner sur lui-même comme une horloge, très lentement. Tout ce qui n’est pas fixé solidement s’effondre dans un chaos indescriptible. Le spectateur assiste, médusé. C’est le chaos du monde que Mundruczó décrit par cette allégorie époustouflante que rien ne peut arrêter.

Lors des trois derniers tableaux, une jeune femme occupe l’appartement : l’état des lieux et la signature de la convention avec l’huissier nous ramènent à un dialogue impossible, comme l’apposition d’un paraphe avec un stylo dont la pointe se rétracte. Le théâtre de l'absurde rôde encore dans les parages.

Mundruczó examine la société qui l’entoure, plus particulièrement hongroise. Il y a du Milau Rau chez ce metteur en scène, bien que le côté métaphorique soit beaucoup plus développé chez Mundruczó. Il s’attache aux minorités, aux femmes seules, aux enfants déjà détruits par la vie. Spectacle puissant qui ne laisse pas indifférent !

mardi 16 octobre 2018

Dilili est heureuse de vous rencontrer !

Disons-le de suite : « Dilili à Paris » de Michel Ocelot est un véritable enchantement à tous points de vue ! Certes, ce n’est qu’un conte pour petits et grands, mais au-delà du conte, Ocelot a des choses à dire.

Après l’Exposition universelle à Paris en 1889, un groupe de Kanaks réalise quelques travaux quotidiens devant une foule de curieux. Une petite fille parmi les kanaks, à la peau bronzée, mais pas noire, qu’on appelle française en Nouvelle-Calédonie et kanak en France, s’échappe le soir et rejoint un jeune français blanc celui-là, prénommé Orel, aperçu dans la foule des visiteurs, et livreur de son état. Tous deux vont devoir démêler une histoire d’enlèvements de petites filles dans Paris.

Dilili a reçu l’enseignement de Louise Michel, communarde et institutrice, reléguée pendant une dizaine d’années sur l’île de l’océan Pacifique,. C’est la raison pour laquelle cette petite fille originaire de l’île parle un français très élaboré, multipliant les révérences pour dire bonjour, en maniant un vocabulaire qui tend malheureusement à disparaître par les temps qui courent !.

Au travers de leur enquête, ils vont croiser une foule considérable de musiciens, écrivains, peintres, scientifiques de la Belle Epoque, lesquels vont les aider à démêler l’affaire. Référence est donc faite entre autres, à Louise Michel, Marie Curie, Picard qui a défendu Dreyfus, personnages qui se sont battus pour la liberté sous toutes ses formes. La liste est fort longue, on ne peut tous les citer. Ajoutons néanmoins Sarah Bernhard, Pasteur et Toulouse-Lautrec pour les principaux.

A travers les pérégrinations de nos deux héros, on découvre le Paris de la Belle Époque, ses monuments que l’on connaît, l’Opéra Garnier et le splendide grand Foyer, les escaliers de Montmartre… et les premières automobiles.

Mais « Dilili à Paris » est une charge violente contre le racisme, contre l’esclavage des femmes (Daesch est présent à l’esprit), et une ode au féminisme au travers de ces grandes figures citées plus haut.

Le dessin est net, fin et agréable, les couleurs chaudes, et la petite Dilili est un véritable ravissement pour le spectateur avec notamment la visite d’un riche appartement sur le dos d’un léopard : une merveille !

lundi 15 octobre 2018

Des Démons entre humour et drame

« Les Démons », roman fleuve de Fiodor Dostoïevski, publié en 1871 sous forme de feuilleton dans un journal russe, attire parfois des metteurs en scène dans ce qui ressemble à une gageure, tant le roman fourmille de personnages, de débats philosophiques, théologiques, politiques, d’actions menant au désordre et aux meurtres. Camus en 1959 en avait réussi l’exploit selon ce qu’on peut en lire ; plus tard, en 1982, dans la Cour d’Honneur sous la mise en scène de Denis Llorca, « les Possédés » comme on les appelait encore, n’avaient pas transcendé la nuit avignonnaise ; aujourd’hui, Sylvain Creuzevault investit les ateliers Berthier de l’Odéon, traversés par des Démons dans un spectacle de 3 h 30 qui, pour présenter des tableaux d’une grande puissance, n’en laissera pas non plus une trace mémorielle.

Creuzevault a coupé des pans entiers du roman, mais que faire d’autre… Il a choisi de mettre l’accent sur certains personnages, ceux qui l’intéressaient le plus, ceux qu’il pouvait travailler, décortiquer, analyser, pour en abandonner d’autres. C’est son choix qu’on ne saurait critiquer. Il mélange drame et humour, allant même jusqu’à féminiser le personnage de Kirilov, homme ténébreux et dangereux sous la plume de l’auteur russe, en une femme (Valérie Dréville éblouissante), en chaise roulante, riante, pétillante, la voix haut perchée, avant le moment fatal.

En première partie qui se termine par la confession de Nicolas Stavroguine, chapitre censuré à l’époque, l’interprétation qu’en fait Vladislav Galard, en dandy, pose question. Je veux bien que Creuzevault souhaite décaler certains personnages, mais ici, cela me semble peu crédible, et c’est bien navrant. Voilà quelqu’un qui s’est livré aux pires exactions, et qui apparaît sur scène comme un bien gentil garçon.

La seconde partie est autrement plus enlevée, avec Arthur Igual dans le rôle de Chatov, homme perdu au milieu des démons, aimant sa femme (l’accouchement sur la scène en direct vaut son pesant d’or), et surtout Frédéric Noaille dans le rôle de Piotr, fils d’un père qui ne l’a pas élevé, manipulateur, sans convictions réelles, sorte de Faust, dont le visage vaut d’être vu lors de la scène finale. Quant à Nicolas Bouchaud interprétant le personnage de Stepane, intellectuel usé, il m’a paru un peu en retrait de ses prestations passées. Dommage que le chapitre sur la mort de Stépane soit passée à la trappe, je l’aurais bien imaginé se transcendant dans le passage dans l’au-delà. Et sans doute, Valérie Dréville dont j’ai déjà parlé est au sommet de son art théâtral dans le rôle de Kirilov, lequel tient un discours tout empreint de nihilisme sur la non croyance en Dieu. Ajoutons un texte d’Adorno dit par Nicolas Bouchaud, sur la pensée qui intervient juste après l’entracte, façon pour le metteur en scène de traverser l’histoire et de rendre les Démons intemporels.

Creuzevault a sans doute réussi son pari de créer un spectacle librement adapté du roman du maître russe, même si l’ensemble fut inégal. Mais c’était la fête, car le théâtre en est une, avec les coupes de champagne distribuées aimablement aux spectateurs lors de l’entrée en salle.

samedi 13 octobre 2018

Conflit entre sexe et genre traité somptueusement

Caméra d’or au dernier Festival de Cannes, « Girl » du belge Lukas Dhont aborde le sujet ultra sensible qu’est le mal être d’un adolescent dont le sexe ne correspond pas à son genre, et qui désire en changer.

Lara, c’est le prénom fille de cet ado, on ne saura pas celui de sa naissance, a déjà entrepris de changer d’apparence portant notamment les cheveux longs. Mais elle a encore les attributs du garçon. Elle débute un traitement aux hormones devant se terminer par une opération chirurgicale. Mais Lara pratique aussi la danse classique, activité physique intense qu’elle adore, et lorsqu’il lui faut exécuter des pointes, on constate que la souffrance est terrible au niveau des pieds. Son père la protège au mieux, tente de chercher pourquoi son air devient triste, si les premières envies sexuelles apparaissent, mais en vain. Sa fille est muette. Il y a aussi un petit frère que père et sœur chérissent. Pas de mère !

Lukas Dhont, par petites touches, aborde la sexualité, tel ce baiser échangé par le petit frère de Lara dans la cour de l’école, ou cette scène dans l’appartement d’un danseur et je n’en dirai pas plus.

Mais pourquoi donc étais-je mal à l’aise pendant une bonne partie du film ? Sans doute parce que, ignorant si les danseurs et danseuses évoluant avec Lara savaient qui elle était, je redoutais à tout instant le clash. Il est apparu ensuite que les filles savaient, mais Lukas Dhont ne nous dit rien concernant les garçons. La scène que j’évoquais plus haut dans la chambre d’un danseur peut donc être comprise de plusieurs façons. Et le coup de génie de Lukas Dhont a été de ne pas créer de situations conflictuelles, voire explosives, entre Lara et ses copains/copines de l’école de danse, mais de maintenir le conflit au sein même de Lara, entre son sexe et son genre.

Le film vaut aussi par la relation père/fille, parfois houleuse, parfois pleine de tendresse. On se dit qu’avant, le père a dû faire preuve d’une très grande compréhension vis-à-vis de sa fille (ou plutôt fils) lorsque cette dernière lui a exposé sa volonté : loin des abrutis qui rejettent celles et ceux qui ne sont pas inscrits dans le moule, voilà un père plein de générosité et de hauteur de vue. Merveilleuse interprétation d’Arieh Worthalter.

Victor Polster, âgé de 14/15 ans au moment du tournage, est criant de vérité, touchant avec son petit frère, suscitant la compassion face à ses difficultés pour danser, malheureux car son physique ne change pas assez vite, il a justement reçu le Prix d’interprétation masculine dans la section « un Certain Regard » à Cannes.

Notons enfin, la juste place du titre « Girl », en toute fin du film, car c’est à ce moment que Lara est vraiment une jeune fille radieuse, pas avant.

mercredi 10 octobre 2018

Batailles à l'entreprise, au sein du couple, dans la vie...

Guillaume Senez, jeune réalisateur belge, nous propose « Nos Batailles », long métrage réunissant un trio d’acteurs français haut de gamme, Romain Duris, Laeticia Dosch et l’orléanaise Laure Calamy. Soit un couple, chacun des deux a un emploi, deux enfants, un garçon et une fille. Couple modèle qui doit réjouir la Manif pour tous. L’épouse, au comble de la dépression choisit de partir avec armes et bagages, sans laisser la moindre trace. L’homme se retrouve ainsi seul avec ses deux enfants encore bien jeunes, son boulot, ses activités syndicales et le reste. Eh oui, un couple modèle peut imploser !

Bon, Olivier n’est pas tout seul, il y a sa mère, sa sœur intermittente du spectacle qui débarque, une collègue militante qui à l’occasion peut le consoler. Car il a bien besoin de réconfort !

Senez nous plonge dans la société actuelle avec ses difficultés liées à la vie, une entreprise où les rapports sociaux se tendent, les salariés en faisant les frais : un collègue qu’on licencie parce qu’il ne parvient pas à suivre les cadences et qui tente le suicide, ces cadences qui s’accélèrent, les heures sup imposées, la RH qui licencie avant de se faire elle-même virer, la tentative de débauchage du militant syndical qu’est Olivier de la part de la direction… Senez décrit très finement les maux de la société où les retrouvailles de la famille le soir à la maison se font à une heure tardive, quand elles se font…

Puis il y a le syndicat, non référencé, et c’est là que le scénario devient vraiment bancal. Certains réalisateurs vont s’informer comment cela fonctionne, tel Stéphane Brizé avec « En guerre », d’autres non et basculent dans le n’importe quoi. Ici, on offre un emploi de permanent syndical à Olivier, comme un boulot ordinaire, à Toulouse qui ne semble pas tout près, comme on lui proposerait un poste de directeur commercial ou de peintre... Comme si on ne savait pas qu’un permanent syndical, ça fait 60 heures par semaine ou plus, qu’il n’est plus guère à la maison, que le salaire est ce qu’il est, c'est-à-dire bien maigre, rien de ce dont Olivier a besoin. Mais il y court ! Absurde, et c’est bien dommage pour le film.

Ceci mentionné, on se régale de l’interprétation parfaite des acteurs, jusqu’au petit Basile dans le rôle du garçon du couple. Un Romain Duris en père trop pris par son boulot, puis attentionné avec ses mômes, pouvant péter un câble de par la tension qui monte en lui ; une Laeticia Dosch en intermittente et sœur d’Olivier, fantastique dans son rôle ; et une Laure Calamy, rebelle et aguichante.

Ajoutons une direction d’acteurs remarquable, enfin une caméra qui semble se balader au mieux à travers les personnages, notamment lorsqu’elle filme la discussion très vive entre frère et sœur, allant de l’un à l’autre : une merveille de la directrice de la photographie, Elin Kirschfink, dont on reparlera.

vendredi 5 octobre 2018

Histoires de femmes


« Après Coups, Projet Un-Femme, Diptyque », titre à rallonge pour un spectacle éblouissant que nous offre Séverine Chavrier pour l’ouverture de la saison au CDN d’Orléans.

Elles sont cinq, formées aux arts du spectacle, circassiennes, danseuses, comédiennes… Originaires de 5 pays différents, elles racontent par bribes, des souvenirs de leur jeunesse. Le spectateur ne comprend pas tout, on pioche des mots, des phrases dans un souffle, mais on découvre leur joie de vivre dans un monde souvent fait de souffrances.

En première partie du diptyque, deux femmes venant d’Argentine et de Russie. L’une nous parle des disparitions, enlèvements d’enfants, du foot aussi avec un maillot de son pays. L’autre de Tchernobyl, de la vie en Russie, des difficultés de dire son désaccord. La chorégraphie est des plus ingénieuse, il y a des moments d’une force particulière, telle l’argentine disparaissant dans des boîtes en carton, un pied, une tête, un bras réapparaissant par magie quelque part.

En seconde partie, trois femmes nées au Danemark, en Palestine et au Cambodge. Nous les avions vu l’année passée : depuis, le spectacle a été raccourci, retravaillé… Il en ressort quelque chose de nettement mieux construit, de plus ramassé, de plus concis, dans un « livret » où domine maintenant la situation en Palestine. Au final, des détritus s’abattent sur le plateau venant d’un filet tendu au-dessus de la scène, symbolisant les ordures que jettent par leurs fenêtres les colons israéliens dans les rues des villages arabes.

Cette seconde partie est esthétiquement belle, par le jeu des lumières, les performances des 3 comédiennes/circassiennes, l’utilisation qu’elles font des accessoires sur scène (pneus, couvertures de survie, gants de boxe, masques…). (lire ici ma critique de l’année dernière)

Il s’agit d’un art nouveau auquel certains metteurs en scène ont recours actuellement, qui ne s’inscrit dans aucune catégorie, mais qui est à la confluence du cirque, du théâtre, de la danse. Sans doute, certains spectateurs n’adhèrent pas, mais il suffit de se laisser porter, d’ouvrir ses yeux et ses oreilles pour aimer…

Pour une ouverture de saison au CDN, on en redemande !

jeudi 4 octobre 2018

Une merveille chorégraphique japonaise


Quelques mots sur « Révélation », présenté actuellement à la Colline. Sur un texte de Léonora Miano, auteure franco-camerounaise, le metteur en scène japonais Satoshi Miyagi présente ce spectacle en japonais surtitré, avec orchestre de percussions. On en sort ébloui.

Au temps du commerce triangulaire, des rois et princesses, régnant sur des tribus, ont sciemment fourni hommes, femmes et enfants aux colons européens afin de servir d’esclaves en Amérique. C’est ce qu’on a appelé le commerce triangulaire. On en connaît les abominations.

Léonora Miano fait comparaître leurs âmes devant un tribunal présidé par la « mère des mères », au pays des ombres. Le tour de force de ce spectacle a consisté à transposer au pays du soleil levant, lequel n’est évidemment pas exempt de cruautés en tous genres lors de ses guerres impérialistes. Les crimes de masse sont universels.

Mise en scène japonaise avec des acteurs/musiciens, qui vont de la fosse d’orchestre au plateau. La musique, les costumes, le jeu d'acteurs, la chorégraphie, tout est magnifique.