lundi 20 septembre 2021

Vers le Jugement dernier

Le dernier Festival de Cannes a consacré « Le Genou d’Ahed » du cinéaste israélien Nadav Lapid, en lui attribuant le Prix du Jury. M’est avis que ce film aurait pu être plus haut placé dans le palmarès, tant il respire une beauté luminescente par son art pictural, tant il nous propose des plans incroyables, des séquences chorégraphiques exceptionnelles, tant la caméra danse autour d’Y, personnage incarné par l’acteur Avshalom Pollak.

Y, la lettre représentant une seule origine se divisant en deux branches s’éloignant l’une de l’autre (comprenons juifs et musulmans), c’est un réalisateur israélien qu’on pourra identifier comme étant Nadav Lapid lui-même. Il désire tourner un film au sujet de cette jeune militante palestinienne, Ahed Tamimi, qui un beau jour s’est permis de gifler un soldat israélien, geste qui lui valut de longs mois de prison. On entend un député de la Knesset déclarer d’une voix saccadée qu’une balle dans le genou la calmerait pour toujours. Monstrueuse déclaration !

Mais bientôt le scénario file dans le désert où Y présente un de ses films à une petite communauté juive. Accueilli par une jeune femme prénommée Yahalom (remarquable Nur Fibak) travaillant au ministère des Arts, Y en profite pour évoquer son passé à l’armée notamment. Nadav Lapid dénonce alors avec une force inouïe le lavage de cerveau qui s’opère à l’armée, et au-delà l’état raciste dirigé par des politiques fourbes, dont le Ministre des Arts carrément accusé de ne pas aimer les Arts au sein d’un gouvernement sans humanité, Yahalom s’avérant être le parfait relais d’une politique répressive en matière culturelle, sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Quoique…

Film qui risque d’être accueilli plus que froidement en Israël, mais Nadav Lapid déballe tout ce qu’il a sur le cœur, sorte de testament avant la catastrophe finale, le « Jugement dernier » qu’il promet terrible aux gens de son pays. Presque dernière image du film, d’une grande douceur, rompant avec la haine qui précède, quand la jeune sœur de Yahalom console Y en pleurs, en lui disant qu’il est un homme bon. Lapid nous dit par là qu’il existe encore quelque espoir dans cette société avant qu’elle ne soit perdue.

vendredi 17 septembre 2021

Dilemne familial

TG Stan est un collectif d’acteurs belges flamands, qui ne s’embarrasse pas de longues répétitions, mais qui crée quasiment sur scène le spectacle à partir d’un texte d’auteur. Ici, l’émotion n’est pas fabriquée, elle naît sur scène, et tant pis si quelques défauts apparaissent, tels des trous de mémoire. En 2019, le collectif a déjà été invité par le CDN d’Orléans pour présenter « Infidèles » sur un texte de Bergmann. Cette fois-ci, à Orléans, « Orphans » est à l’affiche, texte du britannique Dennis Kelly, « Orphelins » en français.

Sur le plateau, pas grand-chose, d’ailleurs les acteurs installent tout en notre présence : deux tréteaux, une planche, deux assiettes, des verres, et des chaises. « Orphans » expose un dilemme pour un couple, jeune, Danny et Helen. Elle attend un enfant.  Liam, le frère de la jeune femme survient, ensanglanté. Il reconnaît avoir secouru un homme blessé dans la rue qui s’est enfui. Mais peu à peu, devant l’insistance de Danny qui pose des questions insidieuses, on apprend qu’il arrive de chez son copain aux idées nazi, que le blessé est noir, et que Liam l’a agressé méchamment. Attaque raciste gratuite.

Faut-il appeler la police, ou pas ? Telle est la question qui va installer la crise dans le couple. Pour Helen, le criminel n’est autre que son frère. Peut-elle accepter que son mari appelle la police et le livre à la justice ? Ce sont ces questions-là que Dennis Kelly pose sans apporter de réponse. Tantôt, c’est la jeune femme qui refuse, pour ensuite être celle qui veut le livrer devant les atermoiements de son mari. Va-et-vient dans le couple. Que faire ? Qui peut dire ce qu’il ferait dans de telles conditions. Les liens familiaux doivent-ils être placés au-dessus de tout ?

Helen, c’est Jolente De Keersmaeker, la soeur d’Anne-Teresa la chorégraphe. On sent chez elle une maîtrise parfaite du plateau, il est vrai qu’elle a participé à la création de TG Stan  à la fin des années 80. Voilà un collectif qui semble bien se porter en déterrant des textes qui projettent le spectateur dans la réalité de notre société. Tiens, voilà que cela me fait penser à Milo Rau, lequel est invité au CDN d’Orléans en avril prochain.

vendredi 10 septembre 2021

Démêler les vivants et les morts, pas simple !

« La Chambre bleue » m’avait séduit en 2014 dans une adaptation d’un roman de Simenon. Mathieu Amalric revient dans la réalisation et nous propose « Serre-moi fort », présenté à Cannes hors compétition, long métrage qui semble bien difficile pour le critique d’en parler sans révéler le dessous des cartes. Bien qu’ayant lu justement une critique quelques heures avant de me rendre en salle, je connaissais l’histoire, et il m’apparaît après tout qu’il vaut mieux la connaître si le spectateur désire en saisir les multiples détails qui parsèment le film.

Le film débute par un ensemble de photos qu’une main retourne, mélange, jette en paquet et s’en va. Amalric nous avertit : le scénario sera alambiqué, tout sera entremêlé pour le spectateur. Soit une famille, le père, la mère et deux enfants encore jeunes, garçon et fille, vivant quelque part en montagne. La famille est brisée en deux : la mère d’un côté, père et enfants d’autre part. On se doute qu’une partie, mais laquelle, n’est plus de ce monde. On aura bien une réponse, mais Amalric laisse la question en suspend, alternant les séquences des uns et des autres, faisant apparaître les enfants devenus ados, c’est à s’y perdre dans un vrai labyrinthe familial voyageant dans le temps, les rêves, les souvenirs…

Le piano sera au centre du film dans une sorte de symphonie classique, la mère ayant délaissé ses études musicales autrefois, la fille s’orientant vers une carrière pianistique de haut niveau. Amalric a choisi deux acteur/actrice peu connues, Vicky Krieps dans le rôle de la mère, Arieh Worthalter dans celui du père et une future pianiste en la personne de la jeune Juliette Benveniste. Au final, on reste néanmoins dans un flou scénaristique : sans doute Amalric a voulu trop en faire, nous embrouiller jusqu’à la lie. Quand le spectateur ne sait plus qui est qui, ne peut plus démêler les vivants des morts, reste un sentiment de flou. Et si Amalric a voulu disséquer les pensées qui animent celle qui survit face à la mort d’une partie du clan familial, ce me semble un peu raté (voilà, vous avez la réponse !). Mais on peut aller voir le film en salles, c’est loin d’être un navet, au contraire !

lundi 30 août 2021

Oncle Vania au pays du soleil levant

Ryusuke Hamaguchi, c’est « Asako 1&2 » (2019), c’est aussi les 5 parties de « Senses » (2018), deux chefs d’oeuvre. Le réalisateur nippon poursuit son aventure cinématographique avec « Drive my car », Prix du scénario au dernier festival cannois, les critiques s’accordant pour penser qu’il aurait dû obtenir beaucoup mieux tant ce film long de trois heures est une réussite parfaite, lesquels lui ont d’ailleurs attribué le Prix Fipresci, sorte de Palme d’Or des critiques.

Difficile de déterminer un thème central à « Drive my car ». C’est une référence théâtrale dans la mesure où Kafuku, le personnage central du film, est metteur en scène : après une incursion chez Beckett avec Godot, il rejoint Tchekhov en créant « Oncle Vania », avec casting, lecture du texte, jusqu’à la représentation finale devant un public dense. Mais c’est aussi la relation, d’abord froide, puis de plus en plus amicale et empreinte de tendresse mutuelle, qui se noue entre Kafuku et sa conductrice prénommée Misaki, qu’on lui impose lors de sa résidence théâtrale, quand tous deux découvriront que la vie les a confrontés à la mort de proches. Aussi, le thème du deuil apparaît in fine dans sa conclusion, soit un enfant et l’épouse d’une part, la mère d’autre part, même si l’une et l’autre étaient loin d’avoir un comportement irréprochable. Mais comment évacuer la peine que provoque le deuil, demande Hamaguchi ? En continuant à vivre, répondent Kafuku et Misaki, car comme aurait dit Shakespeare, « ce qui est fait est fait, et ne peut être défait ».

Pour en revenir à « Oncle Vania », on trouve entre la pièce du dramaturge russe et les histoires de Kafuku et Misaki, des points de convergences sur la peur d’avoir raté sa vie, de ne plus savoir retrouver sa joie de vivre. Kafuku, devant la défection de son acteur tenant le rôle de Vania, refuse de prendre sa place, disant que le théâtre de Tchekhov est pour lui impossible à jouer, tant il lui rappelle sa vie personnelle.

Ryusuke Hamaguchi a réuni autour de lui, une équipe remarquable de laquelle se détache bien sûr Hidetoshi Nishijima dans le rôle de Kafuku, qu’on avait déjà vu dans Creepy de Kurosawa ; mais surtout la jeune Toko Miura interprétant une jeune conductrice au regard impénétrable, elle aussi bien peu gâtée par la vie, conduisant la Saab 900 rouge de Kafuku, volant à gauche alors qu’on roule à gauche au Japon. Plaisanterie d’Hamaguchi ?

Un grand film et un grand réalisateur nippon au sommet de son art !

samedi 28 août 2021

Satyre cruelle sur le monde de la télé

Bruno Dumont est un habitué de Cannes depuis le Grand Prix obtenu en 1999 pour « l’humanité ». Il est revenu cette année pour « France ». Je le dis tout net : après avoir vu 4 ou 5 fois la bande annonce qui m’indisposait lourdement, je n’avais aucune envie d’aller voir le film. Puis après avoir lu deux interviews du réalisateur, je me suis décidé et ne le regrette pas.

Bruno Dumont dénonce le cirque des journalistes de la télé, et il a bien raison, à coup de reportages bidonnés, de débats incompréhensibles pour le spectateur, de larmes factices ou pas…. Que cela ne fasse pas plaisir à certains est une évidence. Les journalistes qui profitent du cirque évidemment, mais aussi les spectateurs du cirque qui s’extasient devant leur écran, malheureusement, mais c’est comme ça. Dumont a choisir la satyre poussée à son extrême, il enfonce le clou, il tape dur là où ça fait mal, il bouscule les frontières de la réalité, c’est son style. Et on aime ce cinéma-là !

Léa Seydoux joue à merveille le rôle de la nunuche journaliste, elle en rajoute des tonnes, Blanche Gardin celui de la coach totalement irresponsable. Dialogues superbes !

Bruno Dumont ne fait pas que dénoncer le cirque journalistique, il règle ses comptes avec un certain cinéma avide d’action, là où on ne cesse de nous montrer des cascades de voitures. Alors Dumont en rajoute une couche avec l’accident de la famille de France. Sans oublier de tirer à vue sur le monde du fric, celui dont les discours sont insignifiants (pensez à celui qui explique ce qu’est le capitalisme), monde du fric vivant dans les palaces en plein Paris. Dumont explose devant ce monde factice, et il a bien raison.

In fine, France De Meurs (savourons ce doux nom…) découvre que la misère sociale existe à côté de chez elle, pas besoin d’aller à l’autre bout du monde. Que Léa Seydoux ait accepté un tel rôle en dit long sur ce qu’elle pense du monde dans lequel elle vit.

dimanche 22 août 2021

Renaissance d'un chef d'oeuvre oublié

Que voilà une nouvelle pépite cinématographique en provenance d’Iran ! Mais comme le bon vin, avec 45 années d’âge, elle a particulièrement bien vieilli. Programmée en 1976, sa date de sortie, elle est vite tombée dans l’oubli d’autant que les Ayatollahs l’ont interdite. On la croyait perdue, cette pépite. Et voilà qu’il y a peu, on la retrouve dans une brocante en Iran. Récupéré par la Fondation Scorsese, rénové dans les studios de Bologne, voilà « l’Echiquier du Vent » du réalisateur iranien Mohammad Reza Aslani, sur nos écrans.

Nous sommes dans une riche demeure bourgeoise, sorte de palais des mille et une nuits. Celle qui a l’argent est clouée dans une chaise roulante. Nombreux sont ceux qui rêvent de faire main basse sur sa fortune. Les insultes pleuvent, on s’épie, on se menace, on imagine des stratagèmes pour éliminer l’autre. On passe enfin à l’acte.

Pendant ce temps, en bas à la rivière, les lavandières bavardent, les rumeurs d’homicide, de corps dilués dans l’acide vont bon train.

Mohammad Reza Aslani filme les scènes dans un clair-obscur aux teintes chaudes, le palais s’y prête magnifiquement. Sorte de drame shakespearien, Aslani peint une époque où un monde s’écroule devant un capitalisme naissant, la dernière image est à ce titre tout un programme économico-politique. On retiendra des scènes sublimes, telle la descente de l’escalier ou le repas du début pour n’en citer que deux. Quant aux personnages, chacun guettant le faux-pas de l’autre, ils sont tous sortis d’un film de Visconti. Mais celui du médecin vaut le détour.

A voir absolument aux Carmes, peu de cinémas le programment. Quant au réalisateur, à 77 ans, il vit un rêve : son chef d'oeuvre retrouvé après près d’un demi-siècle, rénové, quasi neuf, obtient le succès qu’il mérite en France. Il aurait dû être projeté à Cannes en 2020, mais on n’en est plus à un an près.

jeudi 19 août 2021

Du sexe, et pas grand chose d'autre !

Il n’est pas toujours simple d’adapter un roman au théâtre ou au cinéma. A fortiori quand il s’agit d’un roman autobiographique qui évoque une relation amoureuse et quasiment rien d’autre. Le roman, c’est « Passion simple » d’Annie Ernaux, paru en 1992, qui conte l’amour incandescent de l’autrice pour un russe durant les quelques mois où ce dernier travaillait à l’ambassade de Paris. Ecriture exquise comme d’habitude avec Annie Ernaux.

Comme l’adaptation au plus près du roman est impossible, le réalisatrice, Danielle Arbid, s’écarte du texte, pour y revenir, puis s‘en écarter à nouveau, inventant des personnages tel son fils, jeune ado, ou son ex-mari qui déboule un beau matin dans la maison.

Des scènes de sexe, on y a droit, sous toutes les formes en tous lieux. Pour le reste, pas grand-chose… Si ce n’est un panel de très jolies chansons parlant d’amour, pendant lesquelles Laetitia Dosch qui incarne Annie Ernaux (pardon, on l’a renommée Hélène Auguste) est tantôt rêveuse, tantôt émouvante, tantôt contemplative. Les seuls moments de cinéma digne de ce nom.

Quant au choix du danseur Polounine dans le rôle d’Alexandre, il peut surprendre à plus d’un titre. On a vraiment le sentiment qu’il vient tirer son coup, faisant admirer ses nombreux tatouages, mais pas tous m’a-t-il semblé, car on aurait bien caché les plus dérangeants, tel celui à la gloire de Poutine. On sait que le personnage est homophobe, sexiste, n’aime pas les personnes grosses. Durant le film, il ne danse pas et est manifestement un bien piètre acteur. Alors ?

Alors, lisez Annie Ernaux encore et encore. Quant au film, abstenez-vous !