jeudi 30 juillet 2020

Réflexion sur la vie, l'amour, la mort

Nouveau film en provenance de la Corée du sud, réalisé cette fois-ci par Hong Sang-Soo, « Hotel by the river ». Le cinéaste nous avait laissés avec « Grass », des hommes et des femmes dialoguant dans un café, autour d’amours rompus, de suicide ou de tentative, d’ignorance de qui est l’autre… On dissertait sur la vie qui passe, sur les espoirs déçus, la solitude pour un vieil acteur… Ici, toujours en Noir et Blanc, nous sommes dans un hôtel, l’hiver, la neige recouvre le paysage. Le cinéaste coréen poursuit sa trajectoire, explorant l’âme humaine, ses rapports à l’autre, la famille.

Un poète, plus tout jeune, convoque ses deux fils, qu’il n’a pas revus depuis de longues années. On parle devant un café, on évoque ce que chacun est devenu. Le fils aîné cache son divorce au père, le plus jeune s’emporte quand le père veut savoir s’il a une amie. L’homosexualité n’est pas dite, mais on y pense. On parle de la mère que le père a abandonnée autrefois, elle et les deux enfants en bas âge. Puis, il y a dans l’hôtel, deux jeunes femmes, deux sœurs, l’une venant de rompre d’avec son amant, l’autre la consolant.

Le vieil homme rencontrera les deux femmes à qui il offrira un poème, mais les contacts entre les deux fils et les deux sœurs ne s’établiront pas, ce n’est pas le sujet du film de Hong Sang-Soo, lequel axe son œuvre cinématographique sur ce poète qui n’attend plus rien de la vie. Il peut quitter le monde heureux d’avoir revu ses enfants et d’avoir lié amitié avec deux jeunes femmes, et surtout avoir bu le soju verre après verre. Toujours le soju chez Hong Sang-Soo.

Alors, certes, « Hotel by the river » n’est pas un film grand public. On retrouve les mêmes ingrédients chez Hong Sang-Soo, le Noir et Blanc, les dialogues avec la caméra qui va de l’un à l’autre, les thèmes de la famille, de l’amour obligatoire pour avoir vraiment vécu, de la vie qui passe et de ses échecs, de la double personnalité céleste et terrestre qui vont côte à côte, et de l’approche de la mort.

samedi 25 juillet 2020

Relations humaines disséquées au scalpel

Philippe Garrel
ne me déçoit jamais. Dans chacun de ses films, en Noir et Blanc, c’est ainsi que les plus grands photographes nous livrent leurs chefs d’œuvre, à l’aide d’une voix off pour mieux expliquer au public certaines données essentielles, après « l’ombre des femmes » et « l’amant d’un jour », il dissèque les relations humaines entre quelques personnages qu’il met en scène, des jeunes surtout, à l’aube de leur vie d’adultes.

Dans son dernier long métrage, « le Sel des larmes », le personnage central est Luc, la vingtaine, lequel vit avec son père, âgé, menuisier, dont le rêve aurait été d’intégrer la prestigieuse école Boulle, à Paris. Et quand son fils réussit ce que lui n’a pas obtenu, le père est aux anges.

Mais Luc recherche aussi l’amour féminin. Après Djamila rencontrée à Paris et qui se refusera à lui, il y aura Geneviève, amie d’enfance, puis Betsy qui lui tombe dans les bras à Paris. Amours fous, mais on sent qu’aucune de ces relations ne saura persister dans le temps. Et lorsque le père découvrira un ménage à trois, il ne s’en remettra pas.

Mais au final, c’est bien la relation père/fils qui est le point central du film, son fil conducteur, avec un père qui voudrait que son fils réussisse là où lui a échoué, et un fils qui veut vivre sa vie de jeune de vingt ans en s’affranchissant de la tutelle paternelle, mais qui n’est pas prêt à fonder une famille, ce qu’il dit d’ailleurs à Geneviève lorsque celle-ci lui annonce qu’elle est enceinte.

Un beau quatuor d’acteurs, Logann Antuofermo dans le rôle de Luc et qui pour un premier film s’en sort fort bien, le trio Oulaya Amamra au firmament dans « Divines », Louise Chevillotte en Geneviève qui enchaîne après « Synonymes » et « l’Amant d’un jour » déjà avec Philippe Garrel, et Souheila Yacoub, un peu moins connue, mais au niveau des trois autres.

Quant au père de Luc, André Wilms  à la carrière cinématographique et théâtrale monumentale, il survole le film en proposant une interprétation tout en retenue, celle d’un père qui rêve du meilleur pour son fils, et qui découvre l’envers du décor : son visage qui prend le spectateur aux tripes exprime mieux que tout commentaire, ses sentiments profonds. Du grand art pour un acteur qui aurait mérité les plus grands honneurs de la profession.

mardi 21 juillet 2020

Tragiques amours adolescentes

François Ozon nous avait laissés l’année dernière (une éternité avant l’arrivée du Covid), avec le magnifique « Grâce à Dieu », justement primé à la Berlinale d’un Ours d’argent décerné par le Jury.

En cet été du renouveau, il nous propose « Eté 85 », adapté d’un roman d’Aidan Chambers. Du côté du Tréport vivent deux adolescents, David et Alexis, que tout sépare, la famille, le quartier où ils habitent, leur travail, Alex va au lycée tandis que David aide sa mère dans le magasin familial, et surtout leur mode de vie. Pourtant, ils se rencontrent en mer, s’aimeront bientôt, un amour fou qui ne durera que quelques semaines.

D’entrée, Ozon nous annonce la mort prochaine de David, Alexis étant traduit en justice. On pense alors au meurtre, d’autant qu’Alexis reste muet. Il expliquera les relations entre lui et son ami David au travers d’un roman, écrit à la demande de son prof de français. Alors me vient une idée : et si l’histoire que nous raconte Ozon n’était que le produit de l’imagination d’Alexis, se mettant lui-même en scène avec ses parents et son prof, les autres personnages n’étant que pure fiction du roman d’Alexis. D’autant plus que le prof d’Alexis le félicite pour ce qui ressemble, dit-il, à un roman.

J’aime bien les films à double lecture, la malice d’Ozon pouvant tout à fait disséminer quelques menus détails à ce sujet. Cela me rappelle le film « Burning » du sud-coréen Lee Chang-Dong présenté à Cannes en 2018, et qui m’avait donné à penser que tout n’était que la fiction d’un roman écrit par le héros du film.

Ceci dit, « Eté 85 » reste un film plaisant à tous points de vue, Benjamin Voisin (qu’on a vu dans l’excellent « un vrai Bonhomme ») et Valérie Bruni Tedeschi qu’on ne présente plus, formant un « couple mère/fils » de très haute tenue et parfaitement décalé socialement. Notons enfin les images magnifiques, tant pour le paysage qu’au niveau des portraits rapprochés des acteurs, du Directeur de la photographie Hichame Alaouie.

Alors certes, « Eté 85 » n’aurait pas été palmé, pas sûr non plus qu’il aurait fait partie du palmarès de Cannes 2020, quoiqu’avec certains jurys, il faut s’attendre à tout !

mardi 7 juillet 2020

Rapports en tous genres au pays de Trump

Après une rétrospective Tarantino avec « Pulp Fiction » et les deux volets de « Kill Bill », je reviens sur terre, je sais que le prochain film va me paraître assez plat. Aussi, l’indulgence sera de mise !

Isabel Sandoval est née aux Philippines, au pays de Lino Brocka, Lav Diaz ou Brillante Mendoza, cinéastes planétaires, figures de proue du cinéma de ce pays. Elle vit maintenant aux USA. Elle est transgenre, né garçon et devenue femme. « Brooklyn secret », son dernier film qui vient de sortir, est à la fois autobiographique et fictionnel.

Olivia, personnage interprété par la réalisatrice elle-même, est une jeune femme sans papiers, originaire des Philippines, transgenre, auxiliaire de vie d’une vieille femme en Virginie (USA). Elle vit sous la menace d’une arrestation et d’une expulsion, la politique de Trump en matière migratoire étant clairement dénoncée. Ne lui reste comme trace de sa masculinité que son passeport philippin, que son amoureux découvre.

Sandoval joue sur les rapports entre ces deux personnages, cette femme transgenre et immigrée clandestine d’une part, et cet homme prêt à dépasser les préjugés. Tout n’est pas simple, Trump est toujours là avec sa police migratoire. C’est la raison pour laquelle le film reste en stand bye, en attendant les élections sans doute.

Si le film tarde à démarrer, bien que quelques indices nous mettent sur la voie du scénario, il se laisse voir joliment, axé principalement sur les rapports entre les uns et les autres, américains de naissance ou immigrés, avec ou sans papiers, et quelle que soit leur orientation sexuelle. Belle interprétation d’Isabel Sandoval jouant quasiment son propre rôle, et aussi de Lynn Cohen en grand-mère, aujourd’hui 83 ans et toujours aussi chaleureuse sur grand écran.

jeudi 2 juillet 2020

Collage pour un plaidoyer

Franck Beauvais a quelques courts métrages à son actif. Avec « Ne croyez surtout pas que je hurle », son premier long, il nous raconte les derniers mois où il vécut en Alsace, seul, enfin près de sa mère, avant de plier bagage et de revenir à Paris. En fait, c’est un long cri qu’il profère, devant l’état délétère de la société et du monde en général, ses attentats et ses guerres. Nous sommes en 2016.

Il est revenu là, dans ce village il y a sept ans avec son ami, vivre en pleine nature, loin de la vie trépidante parisienne. Depuis, son père est mort devant ses yeux, son ami est parti, et fou de cinéma, il visionne des centaines de films devant son écran. Seuls, des copains de passage le tirent de son lent glissement vers la solitude.

C’est un long plaidoyer, au débit rapide, un hurlement malgré le titre, sur lequel il superpose de tout petits extraits de films qu’il a visionnés, qui correspondent de manière poétique à son discours. Alors, il est vrai que parfois le spectateur attiré par l’image perd un peu le fil de la parole, à moins que le récit ne fasse oublier l’image. Sans doute, faudrait-il revoir deux fois le film, une fois avec le son uniquement, et l’autre fois avec l’image seule, car le collage, si l’idée est lumineuse, peut s’avérer parfois problématique.

Un film étonnant, très loin du cinéma grand public, une sorte d’OVNI du 7ème art, qui a le mérite de nous sortir de nos habitudes, et qui interpelle le spectateur par un discours intransigeant et des images d’une beauté rare.

vendredi 26 juin 2020

Un film culte à l'idéologie douteuse

« Elephant Man » ressort sur grand écran en version restaurée. Le chef d’œuvre de David Lynch, sorti en 1980 (déjà 40 ans !) conserve évidemment toute sa force, son extraordinaire empathie pour cet être humain difforme au-delà de l’imagination dans une dénonciation du sort des personnes différentes, rejetées par un pan de la société. Le champ des différences s’est aujourd’hui élargi au cours de ces 40 années, celles-ci n’étant pas toujours synonyme de handicap. Tourné en Noir & Blanc, ce film offre de magnifiques jeux d’ombres et de lumières. On notera évidemment la performance du maquillage (si je puis utiliser le mot) de l’acteur John Hurt.

Cependant, je ne puis passer sous silence une certaine idéologie propre à ce long métrage d’un peu plus de deux heures. Certes, David Lynch nous replonge au sein de l’époque de la reine Victoria, reconstituant la ville de Londres où la machine à vapeur s’est développée entraînant les ouvriers dans des travaux d’une dureté difficilement imaginable, où l’exploitation capitaliste est exposée dans toute sa cruauté. Cependant, ceux qui s’apitoient sur le sort de cet homme difforme, ce sont les gens éduqués, les « dominants » a-t-on tendance à dire aujourd’hui, en commençant par la famille royale. Quant à la classe ouvrière, les « dominés », elle ne sait que boire, faire la fête en dehors du travail, et payer pour venir se moquer de cet « Elephant Man ». Un tel manichéisme est gênant à la fin. On pourra toujours objecter que David Lynch dénonce le sort des ouvriers cantonnés à de rudes travaux et que la classe dominante laisse sans éducation, mais forcer le trait sans retenue ne me semble pas complètement judicieux.

En tout cas, un chef d’oeuvre cinématographique intemporel.

Après la pandémie et le confinement, je reprends mes commentaires, mais qui seront un peu moins fréquents dorénavant.

vendredi 13 mars 2020

Barbares en Amazonie

Le cinéaste brésilien Alejandro Landes nous propose « Monos », film à capitaux internationaux (on sait qu’au Brésil, il n’y a plus d’argent pour la culture), à la distribution USA/sud américaine, tourné probablement en Colombie dans la forêt amazonienne. En un mot, un pur chef d’œuvre.

Une bande d’adolescents, voire un ou deux enfants, sont réfugiés en montagne et sont soumis à un entraînement féroce de la part d’un chef. Tous sont armés jusqu’aux dents. On pense à Koh-lanta, à moins qu’il ne s’agisse d’une colonie de vacances à la dure. Le chef leur amène une vache. Et puis, il y a cette prisonnière américaine, « Doctora » comme les autres l’appellent. En fait, le réalisateur nous plonge dans un groupe de guérilleros (on sait que la guerre civile a duré 50 ans en Colombie), aux mœurs étranges. La mort de la vache, tuée accidentellement, va être l’élément de rupture.

Le plus surprenant dans l’affaire, c’est de constater que le cinéaste joue à perturber les rapports de domination des uns sur les autres. Question guérilleros, on s’attend à découvrir des adultes imbibés de théories révolutionnaires, et pas des ados qui en dehors de l’entraînement, organisent des jeux. Quant au chef, c’est un homme de très petite taille qui impose sa domination au reste du groupe. Etrange inversion, voire de bouleversement des rapports de force !

Concernant la Doctora, elle parvient à s’évader, sans aucune compassion pour deux enfants. Sa liberté ne souffrira d’aucune compromission. Le fameux syndrome de Stockholm est inconnu en Colombie. In fine, un ado, pas le plus criminel loin s’en faut, est arrêté par l’armée : emporté en hélico, à la question du militaire demandant par radio ce qu’il faut faire du prisonnier, l’absence de réponse augure du pire.

Alors, à la sortie, on en vient à se demander qui sont les barbares. Ou plutôt dans ce pays, la barbarie n’aurait-elle pas contaminé le genre humain ? Dans un pays où l’on a dénombré 50 000 morts violentes lors de cette guerre entre l’armée et les FARC, les droits humains semblent avoir disparus. Y compris chez la Doctora qui nous rappelle une franco-colombienne, otage en pleine Amazonie et qui a occupé la presse française en son temps.

Si le film vaut déjà par son scénario, la poignée de jeunes acteurs, il vaut aussi par la photographie, les prises de vue qu’elles soient réalisées sous l’eau, dans les rapides, en pleine forêt amazonienne, en montagne, voire dans des tunnels, recèlent une beauté picturale exceptionnelle. Quant à la réalisation, Alejandro Landes ne nous donne pas toutes les clés, on ignore ce que les uns les autres deviennent au final. Peu importe après tout ! « Monos », c’est du très grand art cinématographique.