mercredi 4 avril 2018

Un réalisateur de grand avenir

Le cinéma russe n’est pas très fréquent sur nos écrans. Présent dans la section « Un certain Regard » à Cannes en 2017, voici « Tesnota, une vie à l’étroit » d’un inconnu, Kantemir Balagov, mais gageons qu’on en reparlera, il n’a que 26 ans, tant son film apparaît comme une œuvre considérable.

L’histoire, Balagov nous dit en préambule qu’elle est tirée d’un fait divers réel survenu en 1998, se déroule dans la ville de Naltchik, capitale de la république autonome de Kabardino-Balkarie dont j’ignorais l’existence. Elle est située dans le Caucase, près du mont Elbrouz, on apercevra tout à la fin des gorges d’une beauté sidérante. Google nous dit qu’elle fait partie de la poudrière caucasienne, on y reviendra. On y parle le kabarde, langue du peuple éponyme auquel appartient Balagov.

Son film de près de deux heures, est à étages, tant le réalisateur a des choses à nous dire. C’est d’abord une famille de la communauté juive dont il est question. Un couple, lui garagiste, un grand fils qu’on marie avec une jeune fille « de la tribu », et une grande fille, Ilana, garçon manqué avide de liberté, laquelle s’y connaît en mécanique, elle aide son père. Ses parents veulent la marier avec un jeune homme juif, mais il se trouve qu’elle en aime un autre, mais kabarde, donc pas juif. Sur ce premier niveau de lecture, Balagov nous fait entrer dans la communauté juive, avec une certaine dose d’humour.

Second niveau, la grande délinquance qui sévit là-bas. Les deux jeunes mariés sont kidnappés, une rançon est réclamée aux parents qui n’ont pas l’argent. On fait alors appel à la communauté. Certains répondent, d’autres non. L’un d’entre eux en profite pour faire main basse sur le garage et à peu de frais.

Troisième niveau, l’antisémitisme dramatique qui ronge la société kabarde, notamment la jeunesse, au sein de laquelle le petit ami d’Ilana lui conseille de se dire kabarde, même si elle n’en parle pas la langue. Les parents diront que la société les tolère, et qu’ils ont pris l’habitude de déménager pour fuir la peste…

Quatrième niveau, la guerre en Tchétchénie : Balagov nous montre des vidéos où les prisonniers de guerre sont massacrés, vidéos que regardent les jeunes kabardes musulmans, certains approuvant les massacres, d’autres non. C’est la poudrière caucasienne (voir plus haut). Attention cœurs sensibles !

Mais l’ensemble de l’œuvre de Balagov tourne autour d’Ilana, rôle interprétée par une actrice inconnue, premier film de Balagov, premier grand rôle au cinéma pour Darya Zhovner, laquelle illumine le film par sa fougue, son côté rebelle, sa faculté de déployer toute une panoplie de sentiments qui la font déjà entrer dans la cour des grandes actrices.

Le format presque carré du film renvoie à la seconde partie du titre, « une vie à l’étroit » : Ilana étouffe au sein de cette société faite de traditions portées par une mère qui ne peut concevoir une vie en dehors de la famille. Un grand film et un réalisateur de grand avenir !

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