lundi 16 octobre 2017

La Needcompany mise à nu

Jan Lauwers est installé au théâtre de la Colline en ces journées automnales particulièrement chaudes, avec son dernier spectacle « Le Poète aveugle », hommage au poète syrien Abu al ‘ala al Ma’arri, ayant embrassé les Xème et XIème siècles dans une vie marquée par l’écriture, la pensée philosophique, et probablement par l’athéisme, puisqu’il écrit :

Foi, hérésie, racontars et rumeurs,
Coran dicté, Évangile ou Torah,
Ce ne sont qu’un fatras d’écrits menteurs
Auxquels les gens, siècle après siècle, croient.
Y aura-t-il une génération
Pour suivre un jour la voie de la raison ?

Lauwers dresse sept portraits, ceux des acteurs de sa troupe, la Needcompany que j’avais découverte en Avignon, en 2013, avec « Place du Marché 76 », chronique d’une ville frappée par le malheur. Eblouissante mise en scène au cloître des Carmes !

Sept portraits donc, où chacun dans sa langue maternelle, mais aussi en français car nombreux sont francophones, remontent leur arbre généalogique, d’où l’on découvre que beaucoup sont des migrants eux-mêmes, telle Grace Ellen Barkey, née en Indonésie, passée par la Chine (pays qui achète tout nous dit-elle, et elle n’a pas tort), l’Allemagne et la Flandre où elle s’est fixée. Actrice, danseuse, performeuse, elle sait tout faire, même le clown qui fait rire ! Et s’ils ne sont pas migrants eux-mêmes, leurs ancêtres l’ont été, ou ont participé aux croisades, lesquelles au nom de christianisme, ont servi à piller les régions entières.

Théâtre, danse, musique s’entrecroisent dans les 7 portraits, le dernier, celui du tunisien Mohamed Toukabri, de sa langue arabe chantante, déclamant la poésie de Abu al ‘ala al Ma’arri. Auparavant, on avait eu le viking parcourant le monde, l’américain cow-boy passant par la France, le Français et ses parents aux mœurs dissolus, ce qui a entraîné une jolie chorégraphie entre lui-même et Grace Barkey, habillés tels des canaris et le père, curieux animal. Mentionnons aussi le cadavre d’un cheval, deux tours se combattant tels des chevaliers du Moyen-âge, enfin une sorte de pieuvre à moins qu’il ne s’agisse d’un virus, qu’il soit informatique ou non, symbolisant la bête immonde un peu trop active par les temps qui courent.

Lauwers, avec de petites touches d’humour, nous parle de sujets fort actuels, ceux qui agitent la société, pas seulement la France, les migrations d’humains qui ont existé de tous temps, des réfugiés dont il nous dit qu’il y en a de deux sortes, ceux qui fuient à travers leur pays, et ceux qui fuient vers d’autres pays, mais il interroge aussi l’art universel. Composant sa troupe d’artistes de tous horizons, il déclare le théâtre, comme la danse ou la musique, propriété de tous les peuples, quelles que soient leurs origines, ou les contrées où ils résident. C’est brillant, même si certains portraits restent en deçà, même si la salle n’était remplie qu’à moitié en ce dimanche quasi estival, même si tous les spectateurs ne sont pas revenus après l’entracte. « L’au revoir » formulé par Grace Barkey à la toute fin, agrémenté d’un grand sourire, était une lumière vive dans un monde qui brunit.

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