samedi 21 janvier 2017

Une performance exceptionnelle

Laurent Gaudé, prix Goncourt en 2004, écrit cinq ans plus tard, un texte d’une profondeur, et d’une beauté prodigieuses, « Sodome ma douce ».
Christophe Thébault, du Krizo Théâtre installé à Orléans, s’est emparé du texte  et l’a transmis à Sarah Nassar, artiste pratiquant la danse Butô. C'est au théâtre Clin d'Oeil de St Jean de Braye, dans une petite salle où spectateurs et artistes communient intimement, que Sarah Nassar est venue se produire.

Elle est couchée en fond de scène, entièrement nue, sans le plus petit mouvement, recroquevillée sur elle-même, une main tordue, le corps recouvert d’une sorte de talc. Une toile blanche, fripée, jonche le sol. Imperceptiblement, le corps se meut, quelques grognements émergent, elle rampe, puis se lève, les premiers mots apparaissent. Elle nous conte son histoire, celle de cette femme, à Sodome, qui a vu sa ville disparaître.

Elle nous raconte la fête qui se prépare, la joie qui traverse la ville. Puis cette grande lueur, celle de l’incendie au loin qui ravage Gomorrhe, les préparatifs afin de résister à l’envahisseur, l’entrée dans la ville d’un ambassadeur venu dialoguer, un bel homme, les femmes partagent son amour. Enfin la maladie qui atteint chacun, tous tombent, frappés par le mal. Cette femme seule survit, mais est enterrée par l’ennemi dans un trou recouvert de sel. Beaucoup plus tard, l’eau lui permet de revenir à la vie et de nous interroger : « Qui veut de moi ? ».

Sarah Nassar propose une performance exceptionnelle : le corps de l’actrice/danseuse et le texte de Laurent Gaudé semblent s’être fondus l’un dans l’autre ; les mouvements du corps sont d’une extrême précision, les yeux, la bouche, les mains, les doigts, tout est infiniment travaillé. La nudité n’a pas le côté voyeur trop souvent utilisé au cinéma ou sur les planches, mais elle reflète cet état de désolation face au poison que rien ne peut stopper.

Bien sûr, derrière l’histoire de Sodome racontée par cette femme, faut-il y voir métaphore des fous de Dieu, du fascisme, de ces mécaniques politiques qui balaient tout sur leur passage, que les gens censés et éduqués ne parviennent pas à endiguer. Sans doute aussi la menace que font peser sur la planète les pollueurs en tous genres : la disparition de la population de Sodome ne préfigure-t-elle pas celle de l’humanité entière quand la faune et la flore auront été anéanties. Avec une petite lueur d’espoir : celle de cet instant de vie qui pourrait renaître beaucoup plus tard quand la Terre serait redevenue propre.

Avec « Sœur de… », spectacle consacré à la sœur d’Œdipe, dont je vous avais fait part ici même il y a quelques semaines, et primé lors d’un festival à Miami, « Sodome ma douce » ne peut manquer de marquer les esprits de celles et ceux qui auront eu la chance d’y assister. Deux mises en scène magistrales de Christophe Thébault. Fabuleux !

1 commentaire:

  1. Merci beaucoup pour votre article. j'en suis très ému. je vous souhaite un très beau et bon week-end! et au plaisir de vous revoir . Christophe du KRIZO

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