Fiction présentée comme un documentaire, ou documentaire camouflé sous une fiction ? Un peu des deux, d’autant plus que le directeur de la photographie travaille dans le documentaire. En fait, les deux sont étroitement imbriqués : les scènes dans le supermarché proviennent de témoignages vécus par le personnel qui joue dans le film son propre rôle, ou son job personnel, comme on voudra, la pure fiction étant réservée aux scènes du couple. A noter l’absence de toute relation sexuelle dans le film. C’est tellement devenu rare au cinéma que cela vaut la peine d’être dit, et on ne s’en porte pas plus mal !
Thierry, la cinquantaine, marié, un fils handicapé physique en terminale au lycée, au chômage depuis plusieurs mois, cherche un emploi, car il faut terminer de payer les traites de l’appartement, les études du fils, nourrir la famille, s’offrir des cours de danse de salon avec son épouse, enfin vivre un peu.
Après des stages qui ne mènent à rien, des entretiens parfois par internet sans issue, des passages à Pôle emploi en pure perte, il trouve un travail de vigile dans un supermarché où il est chargé de traquer ceux qui tentent de passer quelque bricole sans payer, ainsi que les caissières, lesquelles pourraient bien, oh crime ! utiliser les bons de réduction des clients, ou leur propre carte de fidélité quand ledit client n’en a pas. Ce qui aboutit inéluctablement, pour ces dernières, à un licenciement immédiat.
Cruel dilemme pour Thierry. Doit-il accepter ce sale boulot pour nourrir sa famille ?
Stéphane Brizé a choisi de gommer tout sentiment humain dans son docu-fiction. Il nous livre un matériau brut. Pas de larme, pas de crise, des échanges verbaux simples, presque monocordes, derrière des masques cachant au spectateur la pensée réelle des personnages. Surtout celle de Thierry, magnifiquement interprété par Vincent Lindon, qui ne laissera rien transparaître de son ressentiment. Il arpente les travées du magasin, impassible, le regard neutre, avare de mots et souvent filmé de dos face au « fraudeur ».Tout juste aura-t-on une petite cérémonie festive organisée par le personnel pour le départ en retraite d’une salariée.
C’est aussi le cas lorsque, après le suicide d’une employée, la caméra fixe le DRH du groupe venu tout spécialement expliquer que l’entreprise n’est en rien responsable, on ne verra pas les visages des salariés. Sont-ils accusateurs, ces regards qu’on devine derrière la caméra, empreints de larmes ? Stéphane Brizé choisit de n’en rien montrer en laissant au spectateur le soin de penser ce qu’il veut, d’imaginer autre chose telle une grève du personnel devant de telles pratiques, hélas courantes aujourd’hui, on le sait. Le réalisateur semble nous signifier que dans ces entreprises, les hommes et les femmes sont des pions, voire des robots qu’on manipule à loisir.
In fine, Thierry alias Vincent Lindon choisit la fuite. Jusqu’où ? A chacun d’imaginer…

Très bien relaté Bernard ... je considère ce film comme un documentaire présenté en fiction. La lenteur ne m'a pas gênée, elle permet de réfléchir à la scène ...
RépondreSupprimerJ'apprécie toujours tes commentaires après un film ou un spectacle vu par toi ...