mercredi 2 septembre 2026

« La Frappe », un sacré coup de poing au sein d'une jeunesse en perdition


« La Frappe » du cinéaste Julien Gaspar-Oliveri, qui n’est pas vraiment nouveau dans la profession puisqu’il totalise quantité de séries télévisées et courts-métrages, est un sacré coup de poing envoyé aux spectateurs. Projeté à Cannes dans le cadre de « la semaine de la critique », puis au festival d’Angoulême auréolé du « Prix de la Mise en scène » et de celui du meilleur acteur, à savoir Diego Murgia, à la performance exceptionnelle dans le rôle d’un jeune adulte qui plonge dans l’abîme social, moral et psychiatrique.

Un frère et une sœur fêtent un anniversaire avec les amis et amies, celui de la copine du frère Enzo. Mais on sent que quelque chose ne tourne pas rond. On annonce le retour d’Argentine du père, en réalité sorti de prison. Le frère est heureux de le revoir, la sœur, Clara, le rejette. On ne saura pas, mais on se doute d’un inceste, dont aurait été victime sans doute Enzo. La mère est aux abonnés absents.

Enzo pourtant va mal, et ce n’est pas le retour du père qui arrange les choses, au contraire, jusqu’à la descente aux enfers dont on ne dira rien. Au fond du trou, le père s’éclipse, fuyant ses responsabilités, seule la sœur viendra au secours de son frère, mais la remontée est-elle possible, semble s’interroger Julien Gaspar-Oliveri.

Plongée dans le monde peu éduqué, celui où la culture est absente, et certainement où on vote RN, voilà un film à la fois émouvant et révélateur d’une France abandonnée qui vit de peu, mais qui s’en sort on ne sait trop comment.

Le premier plan séquence montre la peau, poils frissonnants, celle de deux jeunes adultes. Le film ne se départira pas de cette première image, la caméra au plus près des visages, la bande-son absolument remarquable. Et des artistes à l’écran au sommet : Diego Murgia dans le rôle du frère Enzo, Romane Fringeli dans celui de Carla, la sœur, qui ne sait plus si elle doit tourner le dos au père et au frère ou voler à leurs secours, enfin le père, Bastien Bouillon, qui ne se révèlera pas un protecteur pour ses enfants, mais celui qui les fera plonger.

A la sortie, on s’interroge sur ce qui a pu faire disjoncter Enzo : peut-être ce qu’ont révélé le père et la sœur, dans une crise de fou rire rendant la tablée abasourdie, et sans se rendre compte des dégâts qu’ils provoquaient dans la tête d’Enzo, une bêtise commise par lui tout petit. Mais certainement aussi ce dont on ne parlera pas, l’inceste des années auparavant. Film de la semaine (de la critique).

mercredi 26 août 2026

« Dégel », un film de regards, allégorie d'une dictature


« Dégel », long métrage de la cinéaste chilienne Manuela Martelli, présenté dans la section « un Certain Regard » à Cannes en 2026, est une ode féministe plaçant en son centre, une petite fille d’une douzaine d’années, Inès, parlant tant l’espagnol que l’anglais, et qui se lie d’amitié avec une adolescente, Hanna, que l’on prédestine à une carrière de skieuse de top niveau.

Justement, de jeunes allemands, la fille Hanna au milieu d’un groupe de garçons, occupent un hôtel dans une station de sports d’hiver, quelque part au Chili, peu d’années après la chute de Pinochet, donc au début des années 90. Ils skient le jour et s’amusent le soir au restaurant. Inès, la petite fille des proprios de l’hôtel, se balade à sa guise dans l’hôtel et se lie d’amitié avec Hanna. Un matin, Hanna a disparu. On part à sa recherche, police comprise.

Débarque la maman d’Hanna, ancienne patineuse de RDA qui a fui son pays. Toutes deux, la maman et Inès chercheront encore et toujours, jusqu’au découragement. Qu’est-il arrivé à Hanna ?

Le spectateur possède des éléments de réponse, ceux qu’Inès possède, mais garde pour elle à la demande absolue de sa grand-mère, pour ne pas mettre l’hôtel en danger. Longtemps, on pensera que la maman d’Hanna se doutera qu’Inès garde un secret, tant leurs regards à toutes deux se croiseront, regards d’une grande profondeur, d’une immense tristesse.

Mais Inès sera mutique ! Allégorie, non pas comme on pourrait le supposer des années de plomb de la dictature, mais comme nous l’explique Manuela Martelli, des années qui ont suivi, plongeant le Chili dans une sorte de béatitude muette. La jeune actrice qui tient le rôle, Maya O’Rourke, est tout simplement exceptionnelle, dans les regards qu’elle porte vers les adultes, levant les yeux empreints d’une immense tristesse due à la disparition d’Hanna, mais surtout par le mutisme qu’elle s’est infligée concernant le secret qu’elle porte. Secret dont elle ne se départira point, la dernière image du film dont on ne dévoilera pas la teneur, étant profondément tragique. Regard sans doute qui accuse le peuple chilien d’avoir plongé son pays dans une dictature sanguinaire.

jeudi 20 août 2026

« Fjord », du procès d'opinion à la Palme d'or

La famille
Cristian Mungiu est un cinéaste heureux. Deux Palmes d’or à son actif, peu nombreux ceux qui peuvent revendiquer le même exploit (une dizaine à ce jour, tous des hommes), pendant que beaucoup d’autres aimeraient bien en recevoir une. Enfin passons !

« Fjord » a donc obtenu la Palme en mai dernier, du jury présidé par le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook, après l’avoir déjà reçu en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », chef d’œuvre évoquant l’avortement interdit en Roumanie sous Ceaucescu (mort en 1989).

Une famille catholique intégriste venant de Roumanie, débarque en Norvège, dans une petite ville : le père, la mère (il n’en irait pas autrement), et cinq enfants dont un bébé encore allaité, que « Dieu leur a offerts ». Les deux adultes trouvent un travail, les enfants vont à l’école pour les plus petits, au lycée pour les deux aînés qui se font une copine, la voisine. La prof d’EPS initie ses élèves à la lutte. Est-ce là que la fille aura des ecchymoses sur le corps ? Nul n’en sait rien. Mais les services de l’aide à l’enfance ont tôt fait de les attribuer au père, et de retirer les 5 enfants à leurs parents (y compris le bébé que l’on soupçonne avoir été secoué – on lui fera passer un scanner cérébral, tant qu’on y est).

Cela tombe bien, d’autant que la fille aînée à tendance à promettre l’enfer à ses camarades, s’ils dansent ou s’ils regardent YouTube, le prosélytisme étant formellement interdit au lycée. On comprend vite, et le tribunal le confirme, que la seule raison de ce procès, concerne la religion rétrograde qu’importent les parents en Norvège. Sans doute y a-t-il eu quelques gifles de la part du père à sa fille aînée, deux éléments nous l’indiquent dans le film, l’un au tout début, l’autre à la toute fin, pour le reste, ce n’est que construction imaginaire.

La machinerie judiciaire (nous sommes dans un pays dit du monde libre) se met en route, plus rien ne semble pouvoir l’arrêter, ni les avocats (la première se rétracte), ni les manifestations de roumains requis pour la circonstance, ni les témoignages favorables. On parle d’envoyer les deux parents en prison, les enfants sont dispatchés entre trois familles.

Mungiu a manifestement transposé un procès d’opinion, de Roumanie sous l’ère Ceaucescu, en Norvège à l’époque actuelle. Les mêmes ingrédients sont là, les mêmes techniques sont requises. On interroge les enfants, on leur fait dire ce que l’on veut entendre, on n’enregistre rien, on filme encore moins, et on fait signer au père ce qu’il n’a pas dit.

Voilà ! le mécanisme créé par Mungiu est terrible dans sa simplicité, c’est très fort ! Reste à savoir ce que les norvégiens penseront de leur système judiciaire revu par le cinéaste roumain. Quant à savoir si le film valait une Palme d’Or, à chacun de juger. Mais pour ma part, c’est non ! Mais, sauf exception rarissime, c’est ainsi à Cannes depuis belle lurette !

Terminons en pointant les magnifiques paysages des fjords norvégiens, ainsi que les avalanches dévalant des hauteurs, dont l’une termine sa course en poussière de neige dans la ville : peut-être une métaphore des accusations sans fondement qui finiront par disparaître en poussière. Esthétiquement, c'est très beau.

vendredi 14 août 2026

« Soudain », 3 heures 15 de bonheur sur grand écran


« Soudain » est apparu sur les écrans quelque chose de profondément sublime, un chef d’œuvre cinématographique signé Ryüsuke Hamaguchi.

Ryüsuke Hamaguchi est le maître au cinéma pour inventorier les relations humaines : que ce soit « Asako 1&2 » sorti en 2019 ou « Drive my car » en 2021, ou encore « les contes du hasard » en 2022, ce sont de petites perles qui explorent les relations entre de jeunes gens, faites de douceurs, de tendresse, de gentillesse, d’extrême politesse, d’amitié au sens fort.

« Soudain », en japonais « Soudain, je me sens mal », le cinéaste nippon juxtapose deux thèmes, celui de la gestion des personnes admises en EHPAD, et celui de l’amitié profonde et indissoluble, quoique brève dans leur vie, entre deux jeunes femmes, française et nippone.

Marie-Lou est nommée Directrice d’un EHPAD et tente d’imposer par le dialogue, une nouvelle forme de prise en charge des malades Alzheimer et autres troubles cognitifs, basée sur quatre critères : « regarder, toucher, parler, verticalité ». Elle se heurte à une partie du personnel soignant ainsi qu’aux financeurs de cette maison de soins privée.

Par hasard, elle rencontre un trio japonais : un jeune adolescent autiste, un acteur âgé qui effectue la tournée en France d’un spectacle qui parle des hôpitaux psychiatriques, et la metteuse en scène prénommée Mari, jeune femme qui révèlera à Marie-Lou être atteinte d’un cancer en phase terminale. Une amitié folle va naître entre les deux jeunes femmes que Hamaguchi nomme Marie et Mari, cette amitié fusionnelle dont on pourrait dire en paraphrasant Michel de Montaigne, « Parce que c’était elle, parce que c’était moi ».

Le film regorge de moments sublimes, difficile de les citer tous : il y a celui où Marie-Lou se fait aider par Mari afin de laver une vieille femme qui ne dormait pas, les massages des pieds des malades après que Mari ait fait découvrir ses bienfaits à Marie-Lou, ou bien les paroles échangées en japonais entre l’une et l’autre lors des questions posées par le public après le spectacle…

On pourra peut-être trouver un peu fastidieuse, la démonstration au tableau faite par Mari sur les méfaits du capitalisme, responsable de la baisse de la natalité au Japon, et bientôt en France. Mais glissons !

Trois heures quinze après, on reste ébloui par l’interprétation de Virginie Efira et de Tao Okamoto dans les deux rôles féminins, récompensées par un prix commun d’interprétation féminine au dernier festival de Cannes.

Premier film de Ryüsuke Hamaguchi tourné principalement en France, à la fois en langue française et nippone. Précisons toutefois que ce très long métrage n’est pas un film grand public, ne pouvant évidemment pas rivaliser avec « l’Odyssée » de Nolan en termes de nombre de spectateurs. Mais ces deux films, approchant ou dépassant les trois heures, à l’exact opposé l’un de l’autre, honorent le cinéma d’auteur.

mercredi 12 août 2026

Quoi ? un film soudanais sur nos écrans ?

 « Cotton Queen », un film soudanais, voilà une chose rare, d’autant que ce pays, coupé en deux en 2011 par référendum, donnant naissance d’une part au Soudan, et d’autre part au Soudan du sud, connaît toujours une guerre civile dramatique où les massacres sont légion, sans que les communautés africaine et internationale n’y puissent ou n’aient envie de faire grand-chose.

Mais ne nous y trompons pas : si Suzannah Mirghani, réalisatrice et autrice du scénario et l’équipe d’acteurs et actrices sont la plupart de nationalité soudanaise, l’équipe technique est européenne, les producteurs européens et égyptiens. Quant au lieu de tournage, le film a été réalisé en Egypte où un village a été construit pour le film, les paysages choisis étant proches de ceux du Soudan. Ce n’est malheureusement pas demain qu’on tournera au Soudan avec une production et une équipe technique soudanaises.

La grande-mère et sa petite fille (Mihad Murtada)

« Cotton Queen », c’est la grand-mère au visage et aux mains recouvertes de cicatrices, au passé quelque peu nébuleux, et qui prend soin de sa petite fille en lui faisant boire quelque décoction pour la maintenir en bonne santé, ou pour autre chose… Mais le personnage pivot du film, c’est la petite fille, Nafisa, interprétée par l’excellente Mihad Murtada, laquelle avec ses amies du village, chante, rit, se baigne, et ramasse le coton dans les champs. Mais voilà l’arrivée d’un affairiste, lequel investit le vieux château, et désire planter du coton génétiquement modifié à perte de vue dans les champs des villageois.

La situation se complique quand Nafisa comprend que sa grand-mère veut la marier avec un vieil homme qui n’en a plus pour longtemps à vivre, et que ses parents veulent l’offrir à l’affairiste, pour affaires dira-t-on. On ne révèlera rien de la conclusion, mais Nafisa affirmera avec force, sa volonté de décider seule de son avenir.

Film écologique et féministe s’il en est, empruntant à la magie, au merveilleux, poétique (Nafisa écrit des poèmes) où la religion est absente (tant mieux), les hommes transparents, et où les femmes affirment un caractère fort.

jeudi 6 août 2026

Des fleurs pour Tokyo, ou l'implosion d'une famille nippone

Voici une famille dite « normale » : un homme absorbé par son travail d’architecte, très bien rémunéré, un petit garçon qui jongle avec un ballon de foot, une fille un peu plus grande, et une épouse qui souhaite vivement que son mari consacre trois jours de son existence à sa famille, dans une maison, type airbnb, au bord de la mer. Mais le téléphone du mari sonne : il doit partir immédiatement présenter un projet architectural à des décideurs. Malgré les suppliques de son épouse, il part : son travail passe avant sa famille.

« Des fleurs pour Tokyo », premier long métrage de Yuiga Danzuka présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes en 2025, est une grande réussite cinématographique. Film lent, où les sentiments, les relations entre les membres de la famille sont analysées, pesées, la cinéaste prend son temps pour disséquer les non-dits, les rejets, les réconciliations, ou les faux-semblants.

Dix années ont passé, on apprend que la mère s’est suicidée après la fuite du mari. Ce dernier est devenu un architecte de renom après que ses enfants l’eurent rejeté, la fille envisage le mariage avec son ami, mais n’en est pas sûre, le garçon livre des fleurs pour des particuliers, il vit de peu.

Le hasard remet en présence le père et le fils. Et c’est là que Yuiga Danzuka excelle dans le face à face. En suivront d’autres jusqu’à un tour de passe-passe que le cinéma peut s’offrir. Pas simple de décrypter les pensées profondes des trois, entre l’envie de renouer et celle de rejeter celui qui a commis l’irréparable.

Le cinéaste ne se contente pas de traiter une histoire familiale qui explose, mais il replace l’affaire dans l’évolution de Tokyo en une ville aux multiples gratte-ciels, ville futuriste dont il nous offre des plans magnifiques (tout est affaire de goût), sans oublier les laisser pour compte, les sans-abris dont l’architecte ne sait que faire.

Film à voir, cinéaste, cadreur, actrices et acteurs à découvrir, tant leur interprétation est émouvante.

mercredi 22 juillet 2026

« Le dernier Viking » associe tous les genres du cinéma, et c'est un chef d'oeuvre



« Le dernier Viking » (The last Viking) est un chef d’œuvre cinématographique du danois Anders Thomas Jensen, entremêlant la sauce thriller, la fable égalitariste, les troubles et dédoublements de la personnalité, ainsi que l’histoire sanglante d’une famille qui nous révèlera in fine, pourquoi l’un des frères est violent et l’autre atteint de troubles psychiatriques. On y retrouve avec bonheur Mads Mikkelsen, qui nous avait enchanté dans « Drunk » de Thomas Vinterberg, sorti en 2020, dont la scène finale est devenue culte à l’époque.

Une fable ouvre le film et le referme : un roi viking dont le fils a perdu un bras, par souci d’égalité entre tous, décide que tous ses sujets, et lui-même, auront le bras coupé ; il en sera de même d’un pied ; au final, l’un perdant la tête, toutes et tous auront la tête tranchée, lui en dernier. La fin du monde, que le réchauffement climatique annonce, aura bien lieu, mais pour d’autres raisons.

Anker vient de commettre un braquage avec complices. Lui seul est arrêté par la police et prend 15 ans. A la sortie, l’un d’eux l’attend afin de récupérer le sac bourré de fric qu’Anker avait mis en sûreté auprès de son frère Manfred. Le problème, c’est que ce dernier est atteint d’un « trouble dissociatif de l’identité », se faisant appeler John comme Lennon. Tous deux se réfugient dans l’ancienne maison familiale, en pleine forêt, où ils retrouvent un couple, lequel ne va pas bien, et où débarquent trois autres échappés d’hôpital psy, l’un se prenant pour Ringo, un autre pour George ou Paul, selon les cas. Le fameux groupe de rock va ainsi pouvoir être reconstitué. Tous cela finira dans le sang quand le gangster débarquera.

Le mélange des genres, spécialité de Anders Thomas Jensen, fable + thriller + psychiatrie, associés à une bonne dose d’humour et de cascades (il faut voir Mads Mikkelsen se jeter hors d’une automobile en pleine vitesse- le trucage faisant le reste), fait de ce film de deux heures, un chef d’œuvre, ponctué par les paysages splendides des forêts suédoises.